
{"id":517,"date":"2025-12-07T12:06:41","date_gmt":"2025-12-07T12:06:41","guid":{"rendered":"https:\/\/postulat.org\/fr\/?p=517"},"modified":"2025-12-07T12:06:41","modified_gmt":"2025-12-07T12:06:41","slug":"les-lumieres-lombre-de-lepoque","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/postulat.org\/fr\/les-lumieres-lombre-de-lepoque\/","title":{"rendered":"Les Lumi\u00e8res : L\u2019ombre de l\u2019\u00e9poque"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cet ouvrage, j\u2019examinerai les concepts fondamentaux des Lumi\u00e8res et analyserai leur r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du temps. Je m\u2019int\u00e9resserai plus particuli\u00e8rement aux d\u00e9finitions de Kant, Horkheimer et Adorno, ainsi qu\u2019\u00e0 certaines interpr\u00e9tations modernes des Lumi\u00e8res. J\u2019explorerai \u00e9galement le r\u00f4le des m\u00e9dias et la diffusion de l\u2019information \u00e0 l\u2019\u00e8re num\u00e9rique et \u00e9valuerai dans quelle mesure notre soci\u00e9t\u00e9 est encore \u00e0 la hauteur des id\u00e9aux des Lumi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme le disait Kant, les Lumi\u00e8res sont la sortie de l\u2019homme de son immaturit\u00e9 auto-impos\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire son incapacit\u00e9 \u00e0 utiliser sa propre compr\u00e9hension sans l\u2019aide d\u2019autrui. (1) Cette phrase implique que l\u2019homme s\u2019est impos\u00e9 des limites dont il ne peut se lib\u00e9rer ou dont le d\u00e9passement exige de grands efforts. Ce n\u2019est pas que l\u2019homme soit ignorant et manque de connaissances, mais qu\u2019il manque de courage et de d\u00e9termination. Les Lumi\u00e8res r\u00e9sident dans ce courage d\u2019utiliser sa propre compr\u00e9hension. Une vie de paresse et de l\u00e2chet\u00e9 soumet les gens \u00e0 des tuteurs. Il est si confortable pour les gens d&rsquo;\u00eatre immatures, car ils n&rsquo;ont pas \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir&nbsp;; leurs tuteurs pensent \u00e0 leur place. Kant compare ici les gens \u00e0 du b\u00e9tail docile, rendu stupide par leurs tuteurs et enferm\u00e9 dans un wagon de contr\u00f4le. De plus, ces derniers montrent aux gens les dangers qui les menacent s&rsquo;ils tentent de marcher seuls. C&rsquo;est pourquoi ils n&rsquo;osent m\u00eame pas apprendre \u00e0 marcher. Non seulement il est difficile pour chacun de sortir de l&rsquo;immaturit\u00e9, mais ils ont m\u00eame pris l&rsquo;habitude de ne pas utiliser leur propre intelligence. Ce sont les r\u00e8gles et les formules dogmatiques qui constituent un abus de raison et ont remplac\u00e9 la pens\u00e9e rationnelle chez les individus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Kant affirme qu&rsquo;un public ne peut atteindre les Lumi\u00e8res que lentement. (2) M\u00eame une r\u00e9volution ne changerait pas cet \u00e9tat. Une r\u00e9volution n&rsquo;apportera pas de v\u00e9ritable r\u00e9forme de la pens\u00e9e, car de nouveaux pr\u00e9jug\u00e9s, tout comme les anciens, serviront de guide aux masses irr\u00e9fl\u00e9chies. N\u00e9anmoins, l&rsquo;\u00e9veil du public est presque in\u00e9vitable si l&rsquo;on lui accorde la libert\u00e9. Il y aura toujours des penseurs ind\u00e9pendants, m\u00eame parmi les gardiens d\u00e9sign\u00e9s des grandes masses. Ils se lib\u00e9reront eux-m\u00eames du joug de l&rsquo;immaturit\u00e9 et propageront l&rsquo;esprit de pens\u00e9e ind\u00e9pendante. Kant laisse entendre ici qu&rsquo;un public ne peut s&rsquo;\u00e9veiller que sous la conduite d&rsquo;un monarque \u00e9clair\u00e9. Seul un tel gardien cessera de semer les pr\u00e9jug\u00e9s. Mais ce n&rsquo;est pas la libert\u00e9 telle qu&rsquo;elle est offerte par le monarque \u00e9clair\u00e9, mais la libert\u00e9 d&rsquo;user publiquement de sa raison en toutes choses. Il dit : \u00ab Raisonnez autant que vous voulez et sur ce que vous voulez, mais ob\u00e9issez ! \u00bb Par l\u00e0, Kant entend que l&rsquo;usage public de sa raison doit toujours \u00eatre libre. En revanche, l&rsquo;usage priv\u00e9 peut souvent \u00eatre tr\u00e8s \u00e9troitement restreint sans pour autant entraver significativement le progr\u00e8s des Lumi\u00e8res. \u00c0 titre d&rsquo;exemple d&rsquo;usage public, Kant cite un savant qui use de sa propre raison devant l&rsquo;ensemble de ses lecteurs. Par usage priv\u00e9, Kant entend l&rsquo;usage de la raison que quelqu&rsquo;un peut exercer dans une fonction ou un office civil qui lui est confi\u00e9. Dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de l&rsquo;uniformit\u00e9 artificielle recherch\u00e9e par le gouvernement \u00e0 des fins publiques, ou du moins pour emp\u00eacher la destruction de ces fins, il est naturellement interdit de raisonner ; il faut ob\u00e9ir. Pourtant, Kant est optimiste&nbsp;: si chacun b\u00e9n\u00e9ficie de la libert\u00e9 intellectuelle d\u2019un savant, les gens sortiront peu \u00e0 peu de l\u2019ignorance par leurs propres moyens. Le gouvernement n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;intervenir artificiellement pour maintenir ce processus. L&rsquo;un des principaux signes qu&rsquo;un monarque est lui-m\u00eame \u00e9clair\u00e9 r\u00e9side dans le fait qu&rsquo;il consid\u00e8re comme son devoir de ne rien prescrire aux gens en mati\u00e8re religieuse, mais de leur laisser une pleine libert\u00e9. (3)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette formulation des Lumi\u00e8res chez Kant pose un certain nombre de probl\u00e8mes. Tout d\u2019abord, Kant insiste sur le fait qu\u2019une personne, en tant que savant, doit pouvoir pr\u00e9senter librement et publiquement ses id\u00e9es au monde pour qu\u2019elles soient examin\u00e9es. Autrement dit, si l\u2019on accorde aux individus la libert\u00e9 d\u2019exprimer leurs critiques en tant que savants, cela contribue aux Lumi\u00e8res. Mais d\u2019o\u00f9 Kant tire-t-il l\u2019id\u00e9e que chaque individu poss\u00e8de naturellement la capacit\u00e9 de produire des travaux scientifiques et critiques ? Un professeur peut tr\u00e8s bien accomplir son travail de mani\u00e8re comp\u00e9tente tout en \u00e9tant insatisfait du syst\u00e8me \u00e9ducatif. Pour autant, il ou elle ne r\u00e9digera pas un trait\u00e9 philosophique \u00e0 ce sujet, faute de comp\u00e9tence pour une telle analyse. Ici, Kant confond clairement un v\u0153u pieux avec la r\u00e9alit\u00e9. Le fait qu\u2019il soit capable de penser de mani\u00e8re critique et d\u2019exprimer ses id\u00e9es dans des \u0153uvres savantes ne signifie pas que tout le monde en soit \u00e9galement capable. Le deuxi\u00e8me probl\u00e8me est que Kant ne fournit aucune r\u00e9ponse \u00e0 la question de savoir comment une personne, en tant que savant, peut \u00e9viter les pr\u00e9jug\u00e9s. Pourquoi une r\u00e9volution ne pourrait-elle jamais engendrer une v\u00e9ritable r\u00e9forme de la pens\u00e9e, et ainsi cesser de remplacer d\u2019anciens pr\u00e9jug\u00e9s par de nouveaux, tandis que le monarque \u00e9clair\u00e9, lui, aurait le pouvoir d\u2019emp\u00eacher cela ? (4) Le monarque peut certes accorder au peuple la libert\u00e9 de s\u2019adresser au public par l\u2019\u00e9crit dans le sens propre du terme. Cependant, cela ne peut emp\u00eacher une personne de continuer \u00e0 raisonner \u00e0 partir de pr\u00e9jug\u00e9s. En d\u2019autres termes, l\u2019hypoth\u00e8se de Kant selon laquelle, d\u00e8s lors qu\u2019un individu est libre de penser par lui-m\u00eame, il commencera effectivement \u00e0 le faire et se lib\u00e9rera des pr\u00e9jug\u00e9s, ne repose sur aucun fondement rationnel. Et \u00e0 ce stade, aucun monarque ne peut \u00eatre d\u2019un quelconque secours, pas m\u00eame le plus \u00e9clair\u00e9 d\u2019entre eux. Cela nous m\u00e8ne au troisi\u00e8me probl\u00e8me. Pour rendre les Lumi\u00e8res possibles, Kant mise sur quelques individus pensant par eux-m\u00eames, qui diffuseraient l\u2019esprit de la pens\u00e9e autonome. Pourtant, pour une raison obscure, un tel individu n\u2019appara\u00eet qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque de Kant, sous les traits de Fr\u00e9d\u00e9ric II, que Kant qualifie de monarque \u00e9clair\u00e9. C\u2019est pourquoi il r\u00e9pond \u00e0 la question de savoir si nous vivons dans un si\u00e8cle \u00e9clair\u00e9 en affirmant que nous vivons \u00e0 une \u00e9poque de Lumi\u00e8res. (5) Mais pourquoi pas avant ? Pourquoi les Lumi\u00e8res ne sont-elles pas apparues d\u00e8s la d\u00e9mocratie ath\u00e9nienne de la Gr\u00e8ce antique, ou sous le r\u00e8gne des empereurs romains ? Si Fr\u00e9d\u00e9ric II fut le premier monarque \u00e0 s\u2019affranchir lui-m\u00eame du joug de l\u2019immaturit\u00e9, rien ne prouve que d\u2019autres monarques aient suivi son exemple, ni que d\u2019autres souverains aussi \u00e9clair\u00e9s aient vu le jour par la suite. Le fait qu\u2019il ait soutenu les arts et les philosophes \u2014 y compris Kant, qui fut invit\u00e9 \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie de Berlin \u2014, ou qu\u2019il ait accord\u00e9 la libert\u00e9 de la presse et de la litt\u00e9rature, ne signifie pas n\u00e9cessairement que l\u2019\u00e8re des Lumi\u00e8res avait v\u00e9ritablement commenc\u00e9. Il se pourrait qu\u2019il ne s\u2019agisse que d\u2019un cas rare et local de gouvernement prussien \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Kant \u2014 un ph\u00e9nom\u00e8ne destin\u00e9 \u00e0 rester limit\u00e9 g\u00e9ographiquement, sans jamais d\u00e9passer les fronti\u00e8res de l\u2019\u00c9tat, et \u00e0 dispara\u00eetre avec Fr\u00e9d\u00e9ric. Autrement dit, il se pourrait que les Lumi\u00e8res n\u2019aient jamais vraiment commenc\u00e9, et que l\u2019humanit\u00e9 continue encore aujourd\u2019hui \u00e0 confier sa pens\u00e9e \u00e0 la direction d\u2019autrui. Enfin, Kant redistribue les cartes et affirme que c\u2019est justement dans le cours \u00e9trange et impr\u00e9visible des affaires humaines que se r\u00e9v\u00e8le l\u2019\u00e9poque des Lumi\u00e8res. Un degr\u00e9 \u00e9lev\u00e9 de libert\u00e9 civile dresserait des obstacles insurmontables \u00e0 l\u2019esprit du peuple, tandis qu\u2019un degr\u00e9 moindre, au contraire, lui laisserait la place de se d\u00e9ployer dans toutes ses possibilit\u00e9s. (6) En d\u2019autres termes, Kant veut exprimer que la libert\u00e9 doit s\u2019accompagner d\u2019une responsabilit\u00e9 et d\u2019une retenue particuli\u00e8res, et que ce n\u2019est que dans ces conditions qu\u2019elle porte ses fruits. Cependant, on pourrait en conclure que toute restriction de la libert\u00e9 pourrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un progr\u00e8s logique des Lumi\u00e8res, tandis que son expansion appara\u00eetrait comme une r\u00e9gression.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La critique des Lumi\u00e8res par les philosophes modernes repose principalement sur l&rsquo;absence de progr\u00e8s r\u00e9el. Parmi les critiques les plus connus des Lumi\u00e8res figuraient Horkheimer et Adorno, qui ont formul\u00e9 leur c\u00e9l\u00e8bre th\u00e8se selon laquelle l&rsquo;humanit\u00e9 sombre dans une nouvelle forme de barbarie. (7) R\u00e9volt\u00e9s et choqu\u00e9s par le fascisme, le stalinisme et l&rsquo;Holocauste, mais aussi tr\u00e8s critiques envers leur refuge, les \u00c9tats-Unis, ils ont d\u00e9clar\u00e9 que le progr\u00e8s n&rsquo;est en fin de compte qu&rsquo;une r\u00e9gression d\u00e9guis\u00e9e. Le plus sombre est que le programme des Lumi\u00e8res visait \u00e0 d\u00e9senchanter le monde et \u00e0 lib\u00e9rer l&rsquo;individu, alors qu&rsquo;au final, elles n&rsquo;ont cr\u00e9\u00e9 que de nouvelles formes d&rsquo;esclavage et un monde totalement administr\u00e9. Pourtant, l&rsquo;objectif m\u00eame des Lumi\u00e8res \u2013 purifier le monde de toute superstition \u2013 \u00e9tait paradoxal en soi. Le mythe lui-m\u00eame contient d\u00e9j\u00e0 le germe des Lumi\u00e8res, car les mythes servent \u00e0 interpr\u00e9ter l&rsquo;inexplicable. En d&rsquo;autres termes&nbsp;: conceptuellement, les Lumi\u00e8res doivent s&rsquo;autod\u00e9vorer, car les mythes \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 leur propre produit. Selon le slogan \u00ab&nbsp;La raison r\u00e9gnera&nbsp;!&nbsp;\u00bb, formules et r\u00e8gles remplacent les anciens r\u00e9cits et explications mythologiques. Les Lumi\u00e8res sont devenues un dictateur qui a manipul\u00e9 la nature et l&rsquo;a transform\u00e9e en un simple outil de la raison instrumentale humaine. (8) Les chamans et les oracles ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par des scientifiques et des industriels, tandis que le peuple a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit au rang de gal\u00e9rien. Dans la division \u00e9conomique moderne du travail, il n&rsquo;y a plus de sentiments, plus de lien avec la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;; seulement un simple fonctionnement. L&rsquo;isolement et l&rsquo;anonymisation fa\u00e7onnent la soci\u00e9t\u00e9 moderne, o\u00f9 l&rsquo;individu ne compte plus, tandis que les masses comptent pour tout. Les Lumi\u00e8res et la pens\u00e9e deviennent ainsi des instruments de domination par les math\u00e9matiques \u00e9conomiques, les organisations et les machines qui soumettent l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 leur joug.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Prenant l&rsquo;exemple de l&rsquo;Odyss\u00e9e d&rsquo;Hom\u00e8re, Horkheimer et Adorno montrent que les Lumi\u00e8res ne rendent l&rsquo;individu libre que dans la mesure o\u00f9 il peut se ma\u00eetriser. (9) Contrairement aux puissances du mythe, Ulysse appara\u00eet moderne et \u00e9clair\u00e9. Il voyage dans un monde encore enti\u00e8rement mythologique, mais il ne c\u00e8de pas \u00e0 la croyance en l&rsquo;univers mythologique des dieux. Pour retrouver sa femme P\u00e9n\u00e9lope et son royaume, il use de ruse. Il sait que les voix des Sir\u00e8nes pourraient le mener \u00e0 sa perte. C&rsquo;est pourquoi il bouche les oreilles de ses compagnons avec de la cire et se fait attacher au m\u00e2t du navire. Le fait qu&rsquo;Ulysse veuille \u00e9couter le chant des nymphes montre qu&rsquo;il ne peut r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;appel du mythe. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au prix de la ma\u00eetrise de soi qu&rsquo;il trompe les \u00eatres mythiques, qui, horrifi\u00e9s par cette ruse, doivent se jeter \u00e0 la mer. Cela signifie que l&rsquo;individu \u00e9clair\u00e9 manipule la nature archa\u00efque, mais doit simultan\u00e9ment s&rsquo;y soumettre, faute de pouvoir faire autrement. La dialectique des Lumi\u00e8res r\u00e9side dans le fait qu&rsquo;elles tentent d&rsquo;\u00e9liminer le mythe, tout en en \u00e9tant elles-m\u00eames impr\u00e9gn\u00e9es. En fin de compte, Horkheimer et Adorno tendent \u00e0 affirmer que les Lumi\u00e8res, d\u00e9finies comme \u00ab l&rsquo;\u00e9mergence de l&rsquo;homme hors de l&rsquo;immaturit\u00e9 qu&rsquo;il s&rsquo;est impos\u00e9e \u00bb, ont finalement conduit \u00e0 une morale bourgeoise pervertie. (10) La raison a pris la place de la religion, mais elle ne reconna\u00eet aucun objectif substantiel. Elle d\u00e9g\u00e9n\u00e8re ainsi, car elle devient pur formalisme. Comme le montrent, par exemple, les protagonistes du Marquis de Sade, il est possible d&rsquo;\u00eatre aussi \u00e9clair\u00e9 et rationnel et pourtant, ou peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cause de cela, de devenir d\u00e9prav\u00e9. Sade consid\u00e8re cela comme naturel et typiquement humain. Sa Juliette, d\u00e9prav\u00e9e, rejette toute religion tout en idol\u00e2trant la science. Elle fait l&rsquo;\u00e9loge de la raison et du pouvoir, comme Nietzsche l&rsquo;a proclam\u00e9 plus tard dans ses \u0153uvres. Ses surhommes remplacent Dieu, car le monoth\u00e9isme est devenu transparent comme la mythologie. (11) Nietzsche cherche \u00e0 appartenir \u00e0 un soi sup\u00e9rieur, tandis que les anciens id\u00e9aux asc\u00e9tiques sont appr\u00e9ci\u00e9s comme un d\u00e9passement de soi au service du d\u00e9veloppement du pouvoir dominant. Le surhomme se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de sauver Dieu, que l&rsquo;on dit mort. Ils font \u00e9merger un nouvel id\u00e9al moral o\u00f9 la compassion est le p\u00e9ch\u00e9 ultime. C&rsquo;est une faiblesse, n\u00e9e de la peur et du malheur, une faiblesse qu&rsquo;il faut surmonter, surtout lorsqu&rsquo;on s&rsquo;efforce de surmonter une sensibilit\u00e9 excessive. La compassion pervertit la loi universelle d\u00e8s lors qu&rsquo;elle nous conduit \u00e0 perturber une in\u00e9galit\u00e9 exig\u00e9e par les lois de la nature. (12) Dans ce principe despotique, o\u00f9 la bont\u00e9 et la charit\u00e9 deviennent p\u00e9ch\u00e9, et la domination et l&rsquo;oppression vertu, se r\u00e9v\u00e8lent les c\u00f4t\u00e9s obscurs des Lumi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le contexte des crises et des guerres modernes, nombre des critiques d&rsquo;Adorno et d&rsquo;Horkheimer restent d&rsquo;une actualit\u00e9 redoutable, m\u00eame apr\u00e8s 40 ans. Par exemple, Matthias Zehnder exprime avec pessimisme son point de vue sur les r\u00e9alisations des Lumi\u00e8res dans son article \u00ab&nbsp;Lumi\u00e8res 2.0 \u2013 Les m\u00e9dias ont-ils tout g\u00e2ch\u00e9&nbsp;?\u00bb et appelle \u00e0 la r\u00e9flexion. (13) Zehnder \u00e9crit que la pens\u00e9e ind\u00e9pendante exige de laisser libre cours \u00e0 l&rsquo;esprit et de permettre l&rsquo;acc\u00e8s au savoir. Les Lumi\u00e8res ont jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif \u00e0 cet \u00e9gard en facilitant consid\u00e9rablement cet acc\u00e8s. Denis Diderot et Jean-Baptiste d&rsquo;Alembert sont mentionn\u00e9s, qui ont publi\u00e9 d\u00e8s 1751 une Encyclop\u00e9die pour rassembler et repr\u00e9senter l&rsquo;ensemble des connaissances de leur temps. Compar\u00e9 \u00e0 1751, il est aujourd&rsquo;hui plus facile que jamais d&rsquo;acqu\u00e9rir des connaissances et de s&rsquo;informer. Outre les informations propos\u00e9es par les universit\u00e9s et les biblioth\u00e8ques, nous avons d\u00e9sormais acc\u00e8s \u00e0 des millions d&rsquo;entr\u00e9es Wikip\u00e9dia, \u00e0 d&rsquo;innombrables sites web et \u00e0 une source d&rsquo;information quasi illimit\u00e9e gr\u00e2ce aux g\u00e9n\u00e9rateurs d&rsquo;IA. On dirait que nous vivons \u00e0 l&rsquo;\u00e8re des Lumi\u00e8res 2.0, et pourtant Zehnder admet ne plus pouvoir regarder ses \u00e9tudiants en face. Kant, Diderot et Voltaire ont lutt\u00e9 pour la libert\u00e9 de pens\u00e9e et d&rsquo;information. Avec les Lumi\u00e8res, les citoyens se sont \u00e9veill\u00e9s et se sont lib\u00e9r\u00e9s des contraintes absolutistes de l&rsquo;\u00c9glise et de la Couronne. Et quel en est le r\u00e9sultat&nbsp;? Notre soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;a fait que cr\u00e9er de nouvelles \u00c9glises et se soumettre \u00e0 de nouvelles Couronnes. La soci\u00e9t\u00e9 moderne avale tout ce que les m\u00e9dias lui proposent, tel un troupeau ob\u00e9issant&nbsp;: beaucoup de publicit\u00e9 et de d\u00e9sinformation, de fausses nouvelles et une nouvelle superstition dans les th\u00e9ories du complot. Les Lumi\u00e8res ont \u00e9chou\u00e9, car notre monde est guid\u00e9 par le pouvoir et l&rsquo;argent, et non par les principes des Lumi\u00e8res, c&rsquo;est-\u00e0-dire par la raison et la pens\u00e9e rationnelle. Telles sont avant tout les cons\u00e9quences d&rsquo;une foi aveugle dans le progr\u00e8s. On suppose que les Lumi\u00e8res sont autodidactes. Kant disait que les Lumi\u00e8res sont la capacit\u00e9 d&rsquo;utiliser sa compr\u00e9hension sans l&rsquo;aide d&rsquo;autrui. Mais ce n&rsquo;est pas une \u00e9vidence. Il ne suffit pas d&rsquo;abolir l&rsquo;\u00c9glise et les rois pour donner aux gens la possibilit\u00e9 de penser par eux-m\u00eames. Ils doivent le faire concr\u00e8tement. Zehnder conclut que le fait que nous vivions aujourd&rsquo;hui dans un monde parfois dystopique ne signifie pas que les th\u00e8ses des Lumi\u00e8res soient erron\u00e9es. Les Lumi\u00e8res sont une opportunit\u00e9 \u2013 nous la tenons entre nos mains. L&rsquo;acc\u00e8s au savoir et \u00e0 l&rsquo;information n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 aussi facile, mais nous devons aussi apprendre \u00e0 utiliser les m\u00e9dias de mani\u00e8re judicieuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On peut \u00eatre d\u2019accord avec Zehnder pour dire que les Lumi\u00e8res ne sont pas un acquis. Cependant, sa solution soul\u00e8ve des questions. Premi\u00e8rement, les th\u00e8ses de Kant sur les Lumi\u00e8res n&rsquo;appellent pas \u00e0 renverser les rois et les \u00c9glises. Kant reconnaissait pleinement l&rsquo;\u00c9glise et le roi dans leur r\u00f4le de gardiens du public, \u00e0 condition qu&rsquo;ils soient eux-m\u00eames capables de Lumi\u00e8res. Kant fait explicitement l&rsquo;\u00e9loge de Fr\u00e9d\u00e9ric II et le qualifie de brillant exemple de monarque \u00e9clair\u00e9 qui permet \u00e0 ses sujets d&rsquo;utiliser publiquement leur propre raison et de pr\u00e9senter publiquement leurs r\u00e9flexions sur une meilleure constitution du monde. (14) De m\u00eame, Kant n\u2019est pas contre l\u2019\u00c9glise, pour autant qu\u2019elle accorde \u00e0 un eccl\u00e9siastique la pleine libert\u00e9 de communiquer au public toutes ses pens\u00e9es soigneusement examin\u00e9es et bienveillantes concernant les dysfonctionnements ainsi que ses propositions pour une meilleure organisation des affaires religieuses et eccl\u00e9siastiques. Autrement dit, les id\u00e9aux kantiens des Lumi\u00e8res ne sont pas en contradiction avec la gouvernance autoritaire. Au contraire, ils peuvent m\u00eame contribuer \u00e0 sa promotion. Si le chef de l&rsquo;\u00c9tat est un monarque ou un pape \u00e9clair\u00e9, qui d&rsquo;autre que lui pourrait contraindre ou motiver le public \u00e0 s&rsquo;exprimer publiquement, en tant qu&rsquo;\u00e9rudit, contre l&rsquo;immoralit\u00e9 ou l&rsquo;injustice&nbsp;? Deuxi\u00e8mement, Zehnder \u00e9crit que les Lumi\u00e8res ont facilit\u00e9 l&rsquo;acc\u00e8s au savoir afin de promouvoir l&rsquo;usage de sa propre raison. Il mentionne les encyclop\u00e9distes fran\u00e7ais qui ont publi\u00e9 la premi\u00e8re encyclop\u00e9die moderne en 1751. Kant, en revanche, n&rsquo;accorde pas une importance capitale \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s au savoir et \u00e0 l&rsquo;information. Son principal appel \u00e9tait plut\u00f4t de se lib\u00e9rer des dogmes, des croyances et des pr\u00e9jug\u00e9s. (15) Si Denis Diderot et Jean-Baptiste d&rsquo;Alembert, qui v\u00e9curent dans la France monarchique sous Louis XV, ont effectivement contribu\u00e9 \u00e0 la lutte contre les pr\u00e9jug\u00e9s, on ne peut pas en dire autant sans \u00e9quivoque des sources de connaissance modernes. Une encyclop\u00e9die qui fournit des d\u00e9finitions n&rsquo;est pas la m\u00eame chose qu&rsquo;une contribution sur un r\u00e9seau social ou une application de messagerie exprimant des opinions sur ces d\u00e9finitions. Les m\u00e9dias, les r\u00e9seaux sociaux ou les conversations IA ne contribuent en rien aux Lumi\u00e8res&nbsp;: ils pensent et jugent \u00e0 notre place. Ils sont pr\u00e9cis\u00e9ment devenus la principale source de dogmes, de croyances et de pr\u00e9jug\u00e9s. Comme le disait Deleuze&nbsp;: \u00ab&nbsp;Toute information est un ensemble de slogans&nbsp;\u00bb. (16) Lorsqu\u2019on nous informe, on nous dit ce que nous devons croire. Autrement dit, informer signifie diffuser des slogans. On nous transmet de l\u2019information, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on nous dit ce que nous devons croire. En fin de compte, cela signifie que l\u2019information est le syst\u00e8me de contr\u00f4le. Dans ce cas, il est impossible d\u2019utiliser sa propre raison sans l\u2019aide d\u2019autrui, sauf contre-information. La contre-information doit ici \u00eatre comprise comme une r\u00e9sistance au syst\u00e8me d\u2019information lui-m\u00eame. Elle n\u2019est efficace que si elle devient un acte de r\u00e9sistance, et l\u2019art y joue un r\u00f4le central. Une \u0153uvre d\u2019art n\u2019est pas un moyen de communication et ne contient certainement pas d\u2019information. N\u00e9anmoins, il existe une affinit\u00e9 fondamentale entre l\u2019\u0153uvre d\u2019art et l\u2019acte de r\u00e9sistance. Deleuze s&rsquo;appuie ici sur le concept de Malraux, affirmant que l&rsquo;art est la seule chose qui r\u00e9siste \u00e0 la mort. (17) Une statuette datant de 3&nbsp;000 ans avant notre \u00e8re constitue un exemple impressionnant de cette r\u00e9sistance. Il s&rsquo;ensuit qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque des Lumi\u00e8res, l&rsquo;art aurait d\u00fb remplacer compl\u00e8tement l&rsquo;information. Depuis Kant, cela ne s&rsquo;est jamais produit, et il est difficile d&rsquo;y croire, \u00e0 moins qu&rsquo;un dirigeant autoritaire, anim\u00e9 d&rsquo;un respect fanatique pour l&rsquo;art, ne l&rsquo;impose et ne bloque toutes les sources d&rsquo;information.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une autre solution, propos\u00e9e par Habermas, successeur d&rsquo;Adorno et de Horkheimer, \u00e9tablit \u00e9galement un lien entre les Lumi\u00e8res et l&rsquo;art. Dans son article \u00ab&nbsp;La modernit\u00e9 \u2013 un projet inachev\u00e9&nbsp;\u00bb, Habermas adopte une position plus cl\u00e9mente \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des cons\u00e9quences de l&rsquo;\u00e8re post-kantienne et met en garde contre les conclusions h\u00e2tives et n\u00e9gatives sur la modernit\u00e9, telles que l&rsquo;\u00ab&nbsp;irrationalit\u00e9&nbsp;\u00bb ou la \u00ab&nbsp;r\u00e9gression&nbsp;\u00bb. (18) Il \u00e9voque le concept de posthistoricit\u00e9 de Walter Benjamin, qui implique une perspective o\u00f9 les \u00e9v\u00e9nements historiques ne sont plus appr\u00e9hend\u00e9s comme une s\u00e9quence continue et ordonn\u00e9e, mais plut\u00f4t comme fragment\u00e9s, l&rsquo;accent \u00e9tant mis sur la discontinuit\u00e9 et la rupture avec le pass\u00e9. De m\u00eame que la mode per\u00e7oit l&rsquo;actualit\u00e9 en circulant dans les m\u00e9andres du pass\u00e9, la modernit\u00e9 s&rsquo;inspire \u00e9galement du pass\u00e9 en y s\u00e9lectionnant des \u00e9l\u00e9ments, non pas dans le but d&rsquo;une reproduction fid\u00e8le, mais pour les adapter et les r\u00e9interpr\u00e9ter au pr\u00e9sent. Habermas souligne qu\u2019il n\u2019a aucun sens de fonder une critique de la modernit\u00e9 sur l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une r\u00e9gression totale de la soci\u00e9t\u00e9, car la conscience du temps se r\u00e9volte contre la mus\u00e9ification fig\u00e9e des normes pratiqu\u00e9e par l\u2019historicisme. La modernit\u00e9 n&#8217;emprunte plus \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 d&rsquo;une \u00e9poque r\u00e9volue, mais uniquement \u00e0 l&rsquo;authenticit\u00e9 d&rsquo;une actualit\u00e9 pass\u00e9e. Alors que ce qui a travers\u00e9 le temps \u00e9tait autrefois toujours consid\u00e9r\u00e9 comme classique, la modernit\u00e9 cr\u00e9e d\u00e9sormais son propre classicisme. Une modernit\u00e9 classique ne semble plus \u00e9trang\u00e8re. Cette nouvelle conscience du temps s&rsquo;exprime dans l&rsquo;anticipation d&rsquo;un avenir ind\u00e9fini et dans le culte du nouveau. Cependant, cette orientation vers l&rsquo;avenir et cette c\u00e9l\u00e9bration du dynamisme reviennent en d\u00e9finitive \u00e0 glorifier l&rsquo;actualit\u00e9. Ceci explique l&rsquo;opposition abstraite \u00e0 la tradition, c&rsquo;est-\u00e0-dire la tentative de neutraliser toutes les normes ainsi que ce qui est moralement bon et pratiquement utile.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Habermas admet que nous assistons \u00e0 la fin de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;art moderne, mais il n&rsquo;y voit pas n\u00e9cessairement un adieu \u00e0 la modernit\u00e9. (19) Dans cet esprit, il analyse les revendications des n\u00e9oconservateurs envers l&rsquo;art d&rsquo;avant-garde, qui impr\u00e8gne les valeurs du quotidien et infecte le monde avec la mentalit\u00e9 du modernisme. Bell, l&rsquo;un des repr\u00e9sentants des n\u00e9oconservateurs am\u00e9ricains, impute ainsi la dissolution de l&rsquo;\u00e9thique protestante \u00e0 une culture. Cette culture, dont le modernisme suscite l&rsquo;hostilit\u00e9 envers les conventions et les vertus d&rsquo;un quotidien rationalis\u00e9 par l&rsquo;\u00e9conomie et l&rsquo;administration. De plus, l&rsquo;avant-garde serait arriv\u00e9e \u00e0 son terme \u2013 elle n&rsquo;est plus cr\u00e9ative. C&rsquo;est pourquoi Bell souhaite resserrer les normes, poser des limites au libertinage et restaurer la discipline et l&rsquo;\u00e9thique du travail en suscitant un renouveau religieux. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;ainsi, soutient-il, que le lien avec les traditions naturelles peut \u00eatre assur\u00e9\u00a0; des traditions qui r\u00e9sistent \u00e0 la critique, permettent des identit\u00e9s clairement d\u00e9finies et offrent \u00e0 l&rsquo;individu une s\u00e9curit\u00e9 existentielle. Cependant, Habermas souligne que l&rsquo;extr\u00e9misme que les n\u00e9oconservateurs attribuent \u00e0 la modernit\u00e9 culturelle n&rsquo;explique en rien les processus internes de la modernisation capitaliste r\u00e9ussie de l&rsquo;\u00e9conomie et de la soci\u00e9t\u00e9. La modernit\u00e9 culturelle n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019h\u00e9donisme, le refus de se conformer aux attentes sociales, le narcissisme ou le retrait de la comp\u00e9tition pour le statut et la performance, car elle n\u2019intervient dans ces processus que de mani\u00e8re hautement m\u00e9diatis\u00e9e. Par cons\u00e9quent, Habermas appelle \u00e0 une exploration plus approfondie des causes socioculturelles dont le n\u00e9o-conservatisme tente de d\u00e9tourner l&rsquo;attention. L&rsquo;\u00e9volution des attitudes au travail, des habitudes de consommation, des niveaux d&rsquo;aspiration et des orientations en mati\u00e8re de loisirs sont des exemples de modernisation soci\u00e9tale qui, sous la pression des imp\u00e9ratifs de la croissance \u00e9conomique et des efforts organisationnels de l&rsquo;\u00c9tat, interviennent de plus en plus dans l&rsquo;\u00e9cologie des formes de vie naturellement d\u00e9velopp\u00e9es et dans la structure interne communicationnelle des mondes de vie historiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;argument suivant d&rsquo;Habermas en faveur de la modernit\u00e9 repose sur l&rsquo;\u00e9chec du surr\u00e9alisme \u00e0 remettre en question l&rsquo;art dans sa globalit\u00e9. (20) Toutes les tentatives de discr\u00e9diter l&rsquo;art, par exemple en d\u00e9clarant tout art, en \u00e9levant chacun au rang d&rsquo;artiste, en abolissant toutes les normes et en consid\u00e9rant les jugements esth\u00e9tiques comme de simples expressions subjectives de l&rsquo;exp\u00e9rience, se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es absurdes. Au lieu d&rsquo;abolir l&rsquo;art, toutes les cat\u00e9gories par lesquelles l&rsquo;esth\u00e9tique classique avait d\u00e9fini son domaine d&rsquo;objet ont \u00e9t\u00e9 ironiquement confirm\u00e9es. Apr\u00e8s que la r\u00e9volte surr\u00e9aliste a bris\u00e9 les vases d&rsquo;une sph\u00e8re culturelle obstin\u00e9ment d\u00e9velopp\u00e9e, son contenu s&rsquo;est dissous. De plus, une tradition culturelle fa\u00e7onn\u00e9e par la pratique communicationnelle, les interpr\u00e9tations cognitives, les attentes morales, les formes d&rsquo;expression et les \u00e9valuations ne peut \u00eatre remplac\u00e9e par l&rsquo;unilat\u00e9ralit\u00e9 ou l&rsquo;abstraction. En ce sens, Habermas appelle \u00e0 tirer les le\u00e7ons des erreurs qui ont accompagn\u00e9 le projet de modernit\u00e9, notamment celles des programmes d&rsquo;abolition exag\u00e9r\u00e9s, au lieu d&rsquo;abandonner la modernit\u00e9 et son projet lui-m\u00eame. Il sugg\u00e8re que la r\u00e9ception de l&rsquo;art pourrait ouvrir une voie de sortie aux apories de la modernit\u00e9 culturelle. Fondamentalement, la r\u00e9ception de l&rsquo;art est comprise comme un processus par lequel le profane, amateur d&rsquo;art, devrait devenir un expert. Cependant, il se comporte parfois comme un connaisseur reliant ses exp\u00e9riences esth\u00e9tiques \u00e0 ses propres probl\u00e8mes de vie. Ce second mode de r\u00e9ception, chez le profane, prend une direction diff\u00e9rente de celle du critique professionnel. Habermas cite ici Albrecht Wellmer, qui a not\u00e9 qu&rsquo;une exp\u00e9rience esth\u00e9tique qui ne se traduit pas principalement par des jugements de go\u00fbt change de signification. Elle entre dans un jeu de langage en \u00e9tant utilis\u00e9e de mani\u00e8re exploratoire pour \u00e9clairer une situation historique et en lien avec des probl\u00e8mes de vie. Ce jeu de langage n&rsquo;est plus celui de la critique esth\u00e9tique, car avec l&rsquo;exp\u00e9rience esth\u00e9tique, il intervient simultan\u00e9ment dans les interpr\u00e9tations cognitives et les attentes normatives. Dans ce contexte, l&rsquo;art et l&rsquo;histoire sont per\u00e7us comme des outils d&rsquo;\u00e9claircissement personnel et politique. Le processus est lent, r\u00e9flexif et transformateur&nbsp;; il exige du profane qu&rsquo;il repense sans cesse ses id\u00e9es et ses perspectives et les int\u00e8gre \u00e0 son propre v\u00e9cu et \u00e0 son contexte social.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, je crois que la r\u00e9ception de l&rsquo;art ne suffira pas \u00e0 g\u00e9rer la modernit\u00e9 culturelle avec ses propres apories sans modifier la conscience du temps. \u00c0 l&rsquo;\u00e8re du pr\u00e9sent omnipr\u00e9sent, nous devons enfin reconna\u00eetre l&rsquo;inutilit\u00e9 de valoriser le transitoire, le fugace, l&rsquo;\u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Une confiance excessive dans les pr\u00e9dictions de la modernit\u00e9 n&rsquo;est pas un signe de rationalisme au plus haut niveau, mais plut\u00f4t d&rsquo;ignorance charlatane. L&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit de cette \u00e9poque pr\u00e9tend s&rsquo;aventurer dans l&rsquo;inconnu, s&rsquo;exposer \u00e0 des rencontres choquantes et conqu\u00e9rir un avenir encore inexplor\u00e9 \u2013 mais en r\u00e9alit\u00e9, il n&rsquo;avance pas d&rsquo;un pas, s&rsquo;enfon\u00e7ant dans les profondeurs indiff\u00e9rentes de l&rsquo;histoire. L&rsquo;intention de briser le continuum de l&rsquo;histoire transforme la modernit\u00e9 en un ph\u00e9nom\u00e8ne sans permanence. On ne peut pas pr\u00e9tendre que l\u2019humanit\u00e9 est tomb\u00e9e dans une nouvelle forme de barbarie, car ce fant\u00f4me de l\u2019histoire est d\u00e9pourvu de tout crit\u00e8re de jugement. En m\u00eame temps, on ne peut pas dire que la modernit\u00e9 poss\u00e8de les conditions pr\u00e9alables pour s&rsquo;accrocher aux intentions des Lumi\u00e8res jusqu&rsquo;\u00e0 ce que l&rsquo;humanit\u00e9 revienne au courant dominant de l&rsquo;histoire. Pour cr\u00e9er de nouvelles valeurs, nous devons nous appuyer sur des valeurs durables que seul le continuum du pass\u00e9 peut fournir. Par cons\u00e9quent, le d\u00e9senchantement du culte du pr\u00e9sent doit consister en un rejet total de toute domination sur l&rsquo;avenir. En termes simples, cela signifie accepter l&rsquo;inconnu, se d\u00e9connecter du monde d\u2019information ext\u00e9rieur, c\u2019est-\u00e0-dire, r\u00e9sister \u00e0 l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 et \u00e0 la pression de l\u2019actualit\u00e9 et donner libre cours \u00e0 sa propre exp\u00e9rience esth\u00e9tique, afin d&rsquo;utiliser enfin sa propre raison sans l&rsquo;aide d&rsquo;autrui.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences:<\/h3>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>KANT, EMMANUEL, Was ist Aufkl\u00e4rung ? UTOPIE kreativ, n\u00b0 159, janvier 2004, p.5.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p.6.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p.7.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p.6.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p. 9.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p. 10.<\/li>\n\n\n\n<li>HORKHEIMER, MAX \/ ADORNO, THEODOR W., Dialektik der Aufkl\u00e4rung, Philosophische Fragmente, Fischer Taschenbuch Verlag, novembre 2006, p. 14.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p. 15.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p. 66.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p. 95.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p. 122.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p. 108.<\/li>\n\n\n\n<li>ZEHNDER, MATHIAS, mai 2022, https:\/\/www.matthiaszehnder.ch\/wochenkommentar\/aufklaerung-2-0\/<\/li>\n\n\n\n<li>KANT, EMMANUEL, Was ist Aufkl\u00e4rung ? UTOPIE kreativ, n\u00b0 159, janvier 2004, p. 9.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p. 6.<\/li>\n\n\n\n<li>DELEUZE, GILLES, \u00ab Qu\u2019est-ce que l\u2019acte de cr\u00e9ation ? Conf\u00e9rence du 17 mars 1987, Fondation Femis, p. 7.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p. 9.<\/li>\n\n\n\n<li>HABERMAS, J\u00dcRGEN, \u00ab Die Moderne \u2013 ein unvollendetes Projekt \u00bb, Die ZEIT, n\u00b0 39\/1980, 19 septembre 1980.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p. 3.<\/li>\n\n\n\n<li>Ibid., p. 7.<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans cet ouvrage, j\u2019examinerai les concepts fondamentaux des Lumi\u00e8res et analyserai leur r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du temps. Je m\u2019int\u00e9resserai plus particuli\u00e8rement aux d\u00e9finitions de Kant, Horkheimer et Adorno, ainsi qu\u2019\u00e0 certaines interpr\u00e9tations modernes des Lumi\u00e8res. J\u2019explorerai \u00e9galement le r\u00f4le des m\u00e9dias et la diffusion de l\u2019information \u00e0 l\u2019\u00e8re num\u00e9rique et \u00e9valuerai dans quelle mesure notre [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[69,12,16,68,67,13,62,25,23,17,37,70],"tags":[],"class_list":["post-517","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-epistemologie","category-ethique","category-philosophie-allemande","category-philosophie-dhabermas","category-philosophie-de-horkheimer-et-adorno","category-philosophie-de-kant","category-philosophie-de-lart","category-philosophie-du-18e-siecle","category-philosophie-du-20e-siecle","category-philosophie-du-21e-siecle","category-philosophie-politique","category-vivons-nous-desormais-dans-une-epoque-eclairee"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/517","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=517"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/517\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":518,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/517\/revisions\/518"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=517"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=517"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=517"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}