
{"id":488,"date":"2023-03-30T18:31:01","date_gmt":"2023-03-30T18:31:01","guid":{"rendered":"https:\/\/postulat.org\/fr\/?p=488"},"modified":"2023-03-30T18:31:01","modified_gmt":"2023-03-30T18:31:01","slug":"sur-le-sens-esthetique-de-la-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/postulat.org\/fr\/sur-le-sens-esthetique-de-la-vie\/","title":{"rendered":"Sur le sens esth\u00e9tique de la vie"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans son ouvrage <em>Sur le sentiment tragique de la vie<\/em>, Miguel de Unamuno parle de l&rsquo;histoire tragique de la pens\u00e9e humaine, consistant en la lutte entre la raison et la vie. Toute position d&rsquo;accord et d&rsquo;harmonie durable \u00ab entre la raison et la vie, entre la philosophie et la religion devient impossible \u00bb (1). La raison veut que la vie s&rsquo;accommode de l&rsquo;in\u00e9vitable, de la mort, et la vie veut ranimer la raison, le forcer \u00e0 servir de support \u00e0 ses d\u00e9sirs de vie. D&rsquo;o\u00f9 les tragiques contradictions de la conscience. Unamuno sugg\u00e8re que la solution \u00e0 ce probl\u00e8me affectif intime pourrait r\u00e9sider dans un refus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de le r\u00e9soudre. Vous avez juste besoin d&rsquo;accepter ce sentiment tragique de la vie et de le vivre. J&rsquo;essaierai de montrer qu&rsquo;au contraire on peut r\u00e9soudre ce conflit si l&rsquo;on consid\u00e8re la mortalit\u00e9 comme justement ce qui donne la vitalit\u00e9 et l&rsquo;envie de vivre. Le but ultime de chacun peut se fonder sur un sens esth\u00e9tique de la vie qui valorise sa propre fa\u00e7on d&rsquo;agir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Unamuno soutient que la vie est contre-rationnelle et contraire \u00e0 la pens\u00e9e claire (2). Les rationalistes cherchent une d\u00e9finition et croient en un concept. Les vitalistes recherchent l&rsquo;inspiration et croient en l&rsquo;homme. Certains \u00e9tudient l&rsquo;univers pour en extraire ses secrets ; d&rsquo;autres prient la Conscience de l&rsquo;Univers, ils essaient de se mettre en relation directe avec l&rsquo;\u00c2me du monde, avec Dieu, afin de trouver une garantie ou une substance \u00e0 ce qu&rsquo;ils esp\u00e8rent, \u00e0 savoir ne pas mourir. On ne peut imaginer la libert\u00e9 du c\u0153ur ou la paix de l&rsquo;esprit que si elles sont s\u00fbres de leur permanence apr\u00e8s la mort. La tentation de prouver ou de r\u00e9futer l&rsquo;existence de Dieu avec l&rsquo;aide de la raison ne pouvait \u00eatre que vaine. D&rsquo;autre part, il convenait de miser sur la foi en Dieu, c&rsquo;est-\u00e0-dire la foi en quelque chose dont l&rsquo;existence ne peut \u00eatre assur\u00e9e. Si quelqu&rsquo;un ne trouve pas de motifs et d&rsquo;impulsions d&rsquo;action et de vie, alors, il se suicide corporellement ou spirituellement, soit en se donnant la mort, soit en refusant tout travail de solidarit\u00e9 humaine. Le d\u00e9sespoir sous la forme d&rsquo;un scepticisme complet serait l&rsquo;extinction de l&rsquo;esprit et la mort compl\u00e8te de l&rsquo;humanit\u00e9. La raison, nous apprenant \u00e0 douter de tout et de nous-m\u00eames, nous conduirait \u00e0 un \u00e9tat d&rsquo;inaction absolue. La raison nous conduit \u00e0 un scepticisme vital, \u00e0 un d\u00e9ni vital, un d\u00e9ni que notre conscience survit \u00e0 notre mort. Sans foi en l&rsquo;immortalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me, nous serons tourment\u00e9s par la perspective de l&rsquo;au-del\u00e0 et de la d\u00e9vastation personnelle. Ainsi, la foi et la raison doivent se combattre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Croire en Dieu, selon Unamuno, c&rsquo;est croire en un Dieu vivant et de c\u0153ur (3). Dieu est l&rsquo;Amour le plus \u00e9lev\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire la Volont\u00e9. Le Dieu du c\u0153ur souffre et d\u00e9sire en nous et avec nous. Le monde souffre, et la souffrance est le toucher de la chair de la r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est se toucher, c&rsquo;est la r\u00e9alit\u00e9 imm\u00e9diate. La douleur est la substance de la vie et la racine de la personnalit\u00e9, car ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 travers la souffrance que la personnalit\u00e9 se fait sentir. Et elle est universelle, et tout ce qui unit tous les \u00eatres est la douleur, le sang universel ou divin qui circule en tous. La volont\u00e9 est douleur. Croire en Dieu, c&rsquo;est l&rsquo;aimer, et l&rsquo;aimer, c&rsquo;est sentir qu&rsquo;il souffre, avoir piti\u00e9 de lui. La chose la plus imm\u00e9diate et la plus directe est de ressentir et d&rsquo;aimer ma mis\u00e8re, mon chagrin, d\u2019avoir piti\u00e9 de moi. Et cette compassion, lorsqu&rsquo;elle est vivante et abondante, se d\u00e9verse de moi vers les autres, et de l&rsquo;exc\u00e8s de ma propre compassion, j\u2019ai piti\u00e9 de ceux qui m&rsquo;entourent. Mon \u00ab je \u00bb vivant est le \u00ab je \u00bb qui est vraiment \u00ab nous \u00bb ; mon \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb personnel vivant ne vit que dans les autres, pour les autres et pour les autres \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb. Dieu est une projection de mon \u00ab je \u00bb sur l&rsquo;infini, ou plut\u00f4t, je suis une projection de Dieu sur le fini. La r\u00e9v\u00e9lation sentimentale et figurative de l&rsquo;amour, la foi, le travail de personnalisation de cette Conscience Sup\u00e9rieure, voil\u00e0 ce qui nous conduit \u00e0 la foi dans le Dieu vivant. Contrairement au Dieu vivant, Dieu Raison n&rsquo;est pas quelque chose de personnel. En fin, Dieu Raison ne souffre pas ou n&rsquo;aspire pas (4). Celui qui ne souffre pas, et ne souffre pas parce qu&rsquo;il ne vit pas, c&rsquo;est que logique et fig\u00e9. Il est cet \u00eatre impassible qui n\u2019est qu&rsquo;une pure id\u00e9e. La cat\u00e9gorie ne souffre pas, mais elle ne vit pas et n&rsquo;existe pas en tant que personne. Dieu Raison est forc\u00e9ment n\u00e9cessaire dans son \u00eatre et dans sa cr\u00e9ation, il ne peut que faire le meilleur dans chaque cas particulier. Et c&rsquo;est ce qu&rsquo;un Dieu rationnel, comme le Dieu de Leibniz ou le Dieu de Kant, s&rsquo;accomplit par la raison (5). Mais la raison, plut\u00f4t, nous s\u00e9pare de Dieu : il est impossible de le conna\u00eetre pour l&rsquo;aimer plus tard ; il faut commencer par l&rsquo;aimer, le d\u00e9sirer, le d\u00e9sirer, avant de le savoir. Le Dieu humain est atteint par l&rsquo;amour et la souffrance. La connaissance de Dieu vient de l&rsquo;amour de Dieu, et c&rsquo;est une connaissance dans laquelle il y a peu ou pas de rationalit\u00e9. Parce que Dieu est ind\u00e9finissable. Celui qui d\u00e9finit Dieu essaie de le limiter dans son esprit. La d\u00e9finition le tue, car d\u00e9finir c&rsquo;est mettre un terme, c&rsquo;est limiter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout \u00eatre cr\u00e9\u00e9 cherche non seulement \u00e0 se conserver, mais aussi \u00e0 se perp\u00e9tuer, ainsi qu&rsquo;\u00e0 envahir tous les autres \u00eatres, \u00e0 \u00eatre diff\u00e9rent sans cesser d&rsquo;\u00eatre lui-m\u00eame. Unamuno explique qu&rsquo;il ne veut pas perdre son individualit\u00e9, fusionnant avec Dieu (6). Cependant, il est conscient du sacrifice de notre personnalit\u00e9 si elle devait enrichir la Conscience Sup\u00e9rieure. Si nous savions que l&rsquo;\u00c2me Universelle se nourrit de nos \u00e2mes et en a besoin, nous mourrions peut-\u00eatre dans une ob\u00e9issance d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, donnant notre \u00e2me \u00e0 l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;humanit\u00e9. Au plus profond de nos \u00e2mes, il y a notre d\u00e9sir de ne pas perdre le sens de la continuit\u00e9 de notre conscience, de ne pas briser la cha\u00eene de nos souvenirs, m\u00eame si nous sentons que cela est impossible. Peu \u00e0 peu, nous perdrons notre conscience, plongeant dans la Conscience Sup\u00e9rieure. De plus, si nous ne nous rappelons m\u00eame pas qui nous \u00e9tions \u00e0 huit ans, comment pouvons-nous nous rappeler qui nous \u00e9tions alors que nous serons une \u00e2me sans corps dans huit mille ans ? Dans ce cas, la lutte pour l&rsquo;immortalit\u00e9 personnelle de l&rsquo;\u00e2me perd son sens, car dans la nouvelle vie, nous perdrons notre conscience personnelle. Quelle diff\u00e9rence cela me fait-il dans la vie apr\u00e8s la mort si je n&rsquo;ai aucun souvenir d&rsquo;une vie pass\u00e9e ? Ce n&rsquo;est pas tr\u00e8s diff\u00e9rent de toutes ces croyances religieuses sur la vie apr\u00e8s la mort sous forme de r\u00e9incarnations sous d&rsquo;autres formes : un animal, une plante, un autre corps. Mais l&rsquo;appeler une continuation de la vie est absurde. C&rsquo;est une vie diff\u00e9rente qui ne m\u2019inspire pas du tout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qu&rsquo;une personne recherche dans la foi religieuse, c&rsquo;est de sauvegarder son individualit\u00e9, d\u2019avoir sa perp\u00e9tuation. L&rsquo;homme a besoin de Dieu pour que Dieu puisse le sauver et ne pas le laisser mourir du tout. Mais mon Raison d\u00e9voile cette rescousse, n&rsquo;y voyant pas la conservation de la conscience individuelle. Et pourtant supposons que l&rsquo;\u00e2me humaine puisse vivre \u00e9ternellement et jouir de Dieu sans perdre sa personnalit\u00e9 individuelle. L&rsquo;option la plus courante est d&rsquo;imaginer qu&rsquo;apr\u00e8s la mort nos \u00e2mes iront au ciel, en rompant tout lien avec la terre. Cela signifie que l&rsquo;\u00e2me humaine se trouve dans des conditions compl\u00e8tement diff\u00e9rentes de celles de la vie terrestre. Sans lien avec la terre, sans sens du corps, sans tout ce que je me disais homme, mon \u00e2me ne garde que des souvenirs de ma vie pass\u00e9e. Mais est-ce que je voulais une telle continuation de vie ? Une telle existence peut \u00eatre une souffrance sans fin. Je ne suis plus moi parce que je n&rsquo;ai pas de corps, mais je suis toujours moi parce que j&rsquo;ai des souvenirs de moi quand j&rsquo;avais un corps. A quoi Unamuno r\u00e9pondrait que c&rsquo;est merveilleux (7). S&rsquo;habituer \u00e0 quelque chose, c&rsquo;est commencer \u00e0 ne plus \u00eatre. Un homme est d&rsquo;autant plus humain, c&rsquo;est-\u00e0-dire plus divin, que sa capacit\u00e9 de souffrance, ou plut\u00f4t de chagrin, est grande. La douleur nous dit que nous existons, la douleur nous dit que ceux que nous aimons existent ; la douleur nous dit que le monde dans lequel nous vivons existe, et la douleur nous dit que Dieu existe et que Dieu souffre ; mais c&rsquo;est une douleur du chagrin, un chagrin de survivre et de devenir \u00e9ternel. La peine nous r\u00e9v\u00e8le Dieu et nous fait l&rsquo;aimer. Cependant, mon Raison r\u00e9fute que la souffrance de mon \u00e2me immortelle satisfasse mon d\u00e9sir de vivre. L&rsquo;immortalit\u00e9 d&rsquo;une \u00e2me pure sans corps n&rsquo;est pas la v\u00e9ritable immortalit\u00e9. Et au fond de mon \u00e2me, le d\u00e9sir de prolonger cette vie, celle-l\u00e0, et pas une autre, celle de chair et de douleur, celle que l&rsquo;on maudit parfois uniquement parce qu&rsquo;elle se termine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Peut-on alors imaginer la continuation de la vie apr\u00e8s la mort avec le m\u00eame corps et la m\u00eame conscience ? Oui, cela peut \u00eatre une autre dimension dans laquelle nous vivons la m\u00eame vie avec le m\u00eame corps depuis le tout d\u00e9but et avec la conscience de la vie de la dimension pr\u00e9c\u00e9dente que nous avons d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cue. L&rsquo;intention de Dieu pourrait \u00eatre que notre conscience s&rsquo;am\u00e9liore \u00e0 mesure que nous passons d&rsquo;une dimension \u00e0 une autre dans le m\u00eame corps et dans la m\u00eame vie \u00e0 chaque fois depuis la naissance. Les contradictions et les absurdit\u00e9s se multiplient dans cet imaginaire. Si chaque personne du pass\u00e9 se d\u00e9place \u00e9galement apr\u00e8s la mort vers une autre dimension du monde afin de la vivre avec le m\u00eame corps et la m\u00eame conscience, alors il y a une forte probabilit\u00e9 que le pr\u00e9sent soit d\u00e9j\u00e0 diff\u00e9rent de ce qu&rsquo;il \u00e9tait dans la dimension pr\u00e9c\u00e9dente. Mes anc\u00eatres dans une autre dimension ont peut-\u00eatre pris des d\u00e9cisions diff\u00e9rentes sous l&rsquo;influence d&rsquo;une vie v\u00e9cue dans une vie ant\u00e9rieure. Dans ce nouveau pr\u00e9sent, par cons\u00e9quent, je peux ne plus exister ou vivre dans des conditions compl\u00e8tement diff\u00e9rentes dans lesquelles nos erreurs et r\u00e9alisations pass\u00e9es perdent leur sens. Ce probl\u00e8me est r\u00e9solu si nous attribuons \u00e0 chaque personne une dimension distincte, vers laquelle lui seul se d\u00e9place apr\u00e8s la mort. Ainsi, dans ma nouvelle dimension, ma conscience dans mon corps reste la m\u00eame. Je vis la m\u00eame vie compte tenu de ma vie pass\u00e9e. Cependant, il n&rsquo;y a pas de place dans cette dimension pour l&rsquo;am\u00e9lioration de ma conscience personnelle. Je n&rsquo;aurai pas de d\u00e9sir de vie et de motivation pour agir, sachant qu&rsquo;apr\u00e8s la mort je vivrai la m\u00eame vie. Un enfant avec la conscience personnelle d&rsquo;un vieil homme et avec une certitude absolue quant \u00e0 l&rsquo;avenir serait dans une ali\u00e9nation et un isolement complet de la soci\u00e9t\u00e9. Ce serait absolument path\u00e9tique, et cette souffrance s&rsquo;intensifierait \u00e0 chaque transition ult\u00e9rieure vers une nouvelle dimension. Un tel malheur pourrait \u00eatre att\u00e9nu\u00e9 en parcourant le monde \u00e0 la recherche de l&rsquo;inconnu. On pouvait vivre avec chaque nouvelle dimension dans un nouveau pays, avec de nouvelles personnes, avec une nouvelle culture, avec une nouvelle langue. Mais pourquoi avons-nous besoin de co\u00fbts aussi colossaux pour cr\u00e9er une nouvelle dimension pour chaque personne afin de sauver sa conscience et son corps apr\u00e8s la mort ? Pourquoi Dieu n&rsquo;a-t-il pas simplement cr\u00e9\u00e9 l&rsquo;homme immortel pour une vie ? Nous n&rsquo;avons pas besoin d&rsquo;un nombre infini de dimensions d&rsquo;un m\u00eame monde. Rationnellement, un seul et m\u00eame monde suffirait \u00e0 am\u00e9liorer la conscience humaine de chacun et de toute l&rsquo;humanit\u00e9. Et puis vient le doute. L&rsquo;immortalit\u00e9 dans la m\u00eame dimension ne garantirait pas non plus que la conscience humaine serait meilleure que dans le cas d&rsquo;une personne mortelle. Une personne immortelle perdra sa motivation pour faire quelque chose : \u00ab\u00a0J&rsquo;ai encore du temps, je vivrai longtemps.\u00a0\u00bb Sa vie sera pleine de monotonie multipli\u00e9e. Une augmentation de la routine de la vie obscurcira les yeux sur la nouveaut\u00e9 et le conduira \u00e0 la d\u00e9pression. L&rsquo;acquisition des connaissances ne s&rsquo;accumulera pas au fur et \u00e0 mesure, mais sera remplac\u00e9e par l&rsquo;oubli des pr\u00e9c\u00e9dentes. De plus, l&rsquo;homme immortel ne pourra pas suivre le rythme de chacun des si\u00e8cles pass\u00e9s et prendra de plus en plus de retard avec le si\u00e8cle suivant. C&rsquo;est-\u00e0-dire qu\u2019un \u00e9troit d&rsquo;esprit et un hyper-conservatisme d&rsquo;une personne immortelle ralentiront ou fixeront l&rsquo;am\u00e9lioration de la conscience humaine par rapport \u00e0 la vitesse de d\u00e9veloppement de la conscience d&rsquo;une personne mortelle. Ainsi, la mortalit\u00e9 d&rsquo;une personne est justifi\u00e9e du point de vue de la r\u00e9alisation de son essence humaine y de l\u2019am\u00e9lioration de sa conscience dans cette vie. La mortalit\u00e9 humaine est la meilleure chose qui soit arriv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;homme. C&rsquo;est paradoxal, mais sur quoi se b\u00e2tit la piti\u00e9 et l&rsquo;insignifiance de la vie humaine, c&rsquo;est-\u00e0-dire sur la mortalit\u00e9, c\u2019est ce qui nous fait vivre et agir. Lorsque Schopenhauer nous convainc que ce monde est le pire possible, il construit son pessimisme m\u00e9taphysique sur le fait que quoi qu&rsquo;une personne fasse, elle mourra quand m\u00eame (8). Pour lui, la vie est malheureuse et d\u00e9nu\u00e9e de sens, car tout bonheur, toute satisfaction sont des choses n\u00e9gatives. Nous ne ressentons que de la souffrance et de la douleur, qui sont donc positives. L&rsquo;histoire de la vie humaine est une histoire d&rsquo;efforts futiles, de trag\u00e9dies, d&rsquo;erreurs, de d\u00e9ceptions qui ne m\u00e8nent qu&rsquo;\u00e0 la mort. Si vous demandez \u00e0 une personne en fin de vie si elle veut tout recommencer, elle pr\u00e9f\u00e9rera le n\u00e9ant absolu. L&rsquo;homme n&rsquo;est n\u00e9 que pour mourir dans la souffrance, car sa vie mortelle n&rsquo;a d&rsquo;autre sens r\u00e9el que la souffrance. Cependant, nous pouvons reformuler cette affirmation comme suit : une personne est n\u00e9e pour mourir, en contemplant son \u0153uvre. Cette contemplation est positive car, en souffrant ou non, elle nous permet de g\u00e9n\u00e9rer les valeurs du jugement esth\u00e9tique qui \u00e9valuent et donnent un sens \u00e0 notre vie mortelle. Voyons \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sensation la plus directe et la plus imm\u00e9diate est de sentir et d&rsquo;aimer son propre Raison, de s&rsquo;\u00e9valuer, d&rsquo;avoir de l&rsquo;amour pour soi \u00e0 travers son Raison. Et cette \u00e9valuation esth\u00e9tique de moi-m\u00eame, lorsqu&rsquo;elle est vivante et abondante, se d\u00e9verse de moi sur les autres, et de l&rsquo;exc\u00e8s de ma propre \u00e9valuation je sens et j&rsquo;aime mes semblables. Ma propre beaut\u00e9 est si grande que ma perception esth\u00e9tique de moi-m\u00eame me submerge bient\u00f4t, me r\u00e9v\u00e9lant la beaut\u00e9 universelle. Il s&rsquo;ensuit qu&rsquo;une si grande inspiration me remplit de beaut\u00e9, d\u00e9versant tout ce qui doit \u00eatre d\u00e9vers\u00e9 sur les autres. L&rsquo;envie de cr\u00e9er est donc l&rsquo;\u0153uvre de l\u2019amour propre par rapport \u00e0 la Raison. D&rsquo;elle na\u00eet, ce qui nous r\u00e9v\u00e8le un d\u00e9sir vital et une impulsion \u00e0 l&rsquo;action. L&rsquo;homme aspire \u00e0 \u00eatre aim\u00e9, aspire \u00e0 \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9. L&rsquo;homme veut que son inspiration soit partag\u00e9e. L&rsquo;appr\u00e9ciation esth\u00e9tique de soi est l&rsquo;essence de l&rsquo;amour de soi, l&rsquo;amour qui se reconna\u00eet comme tel, l&rsquo;amour d&rsquo;une personne rationnelle. Au fur et \u00e0 mesure que j&rsquo;approfondis en moi-m\u00eame, je d\u00e9couvre mon propre Raison, que je suis tout ce que je ressens et aime en moi, que je suis tout ce que mon Raison cr\u00e9e en moi. Touchant ma cr\u00e9ation, sentant ma profondeur constante, venant \u00e0 ma beaut\u00e9, je m&rsquo;admire de tout mon c\u0153ur et m&rsquo;enflamme de d\u00e9lice. De cet amour pour moi-m\u00eame, de ce fort ravissement, j\u2019admire tous mes proches et ceux qui m&rsquo;entourent, les cr\u00e9ations de leurs Raisons rayonnants. En commen\u00e7ant par ceux qui me ressemblent le plus, par mes semblables, j&rsquo;admirerai aussi tous ceux qui simplement vivent et cr\u00e9ent. Quand l&rsquo;amour est si grand et si vivant et si fort et d\u00e9bordant qu&rsquo;il aime tout, je trouve que l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de tout est Beaut\u00e9. Cette Beaut\u00e9 nous r\u00e9v\u00e8le la ressemblance de l&rsquo;univers tout entier et nous permet d&rsquo;y d\u00e9couvrir notre d\u00e9sir vital et notre inspiration de vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Non par la douleur, les \u00eatres vivants sont conscients d\u2019eux-m\u00eames, mais par une appr\u00e9ciation esth\u00e9tique d&rsquo;eux-m\u00eames. La conscience de soi n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la conscience d&rsquo;amour-propre. Je sens quand je sens que je m&rsquo;aime. Le plus grand plaisir des gens est de s&rsquo;appr\u00e9cier et d&rsquo;appr\u00e9cier les autres, et de ce plaisir vient l&rsquo;inspiration. La volont\u00e9 vient de l&rsquo;amour-propre de la Raison. La volont\u00e9 est une force qui cr\u00e9e en nous parce que nous l&rsquo;appr\u00e9cions. Il faut dire que nous sommes humains par la cr\u00e9ation collective, la Beaut\u00e9 de l&rsquo;univers. S&rsquo;il existe une Beaut\u00e9 Universelle, alors j&rsquo;en fais partie. La beaut\u00e9 donne un sens transcendant et un but ultime ; mais elle est donn\u00e9e par rapport \u00e0 chacun de nous qui la contemple. La seule chose qui soit vraiment r\u00e9elle est ce qui ressent, aime et d\u00e9sir, et c&rsquo;est le sentiment esth\u00e9tique de la vie. Et nous avons besoin d&rsquo;amour pour la Raison afin d&rsquo;ouvrir ce sentiment. Le travail d&rsquo;inspiration, l&rsquo;amour envers la Raison, c&rsquo;est d&rsquo;essayer de contempler la Beaut\u00e9 de l&rsquo;univers, d&rsquo;essayer d&rsquo;en faire prendre conscience et de l&rsquo;universaliser. C&rsquo;est notre objectif final tangible. La Raison, objectiv\u00e9e par la volont\u00e9, assoiff\u00e9e de Beaut\u00e9, nous conduit \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;amour de la Raison n&rsquo;est possible que dans la mortalit\u00e9 humaine. Le plus grand plaisir de l&rsquo;homme est d&rsquo;acqu\u00e9rir et de multiplier la beaut\u00e9. Le plaisir de contempler la Beaut\u00e9 de l&rsquo;Univers, enti\u00e8re et parfaite, est sa d\u00e9couverte constante. Aimer la Raison en moi signifie conna\u00eetre mon \u0153uvre et la cr\u00e9er. Ce monde n&rsquo;est donc pas pire que tous les possibles, parce qu&rsquo;il s&rsquo;efforce de perp\u00e9tuer l&rsquo;inspiration, et avec elle la volont\u00e9, parce que la Raison augmente la volont\u00e9 et l&rsquo;am\u00e9liore, parce que le but ultime de l&rsquo;homme est la contemplation de la Beaut\u00e9. Vivre cette vie limit\u00e9e et mortelle, et la vivre qu&rsquo;une seule fois, c&rsquo;est atteindre la meilleure forme de contemplation destin\u00e9e \u00e0 tout \u00eatre humain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon Unamuno, voir Dieu quand Dieu est tout en tout le monde, c&rsquo;est tout voir en Dieu et vivre en Dieu avec tout le monde (9). Une soci\u00e9t\u00e9 plus parfaite que la soci\u00e9t\u00e9 de ce monde est une soci\u00e9t\u00e9 humaine devenue personnalit\u00e9. Et \u00eatre parfait signifie \u00eatre tout, \u00eatre soi-m\u00eame et tout le monde, \u00eatre l&rsquo;humanit\u00e9, \u00eatre l&rsquo;univers. Et il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre moyen d&rsquo;\u00eatre tout autre chose que de s&rsquo;abandonner \u00e0 tout, et quand tout est en tout, tout sera en chacun de nous. L&rsquo;apokatastasis est plus qu&rsquo;un r\u00eave mystique, c&rsquo;est la norme d&rsquo;action, c&rsquo;est un phare de hautes actions. Mais dans ce r\u00eave grandiose de solidarit\u00e9 humaine ultime, dois-je me sacrifier pour quoi, et pour quoi seulement, connais-je un but et une conscience ? Et nous voici au comble de la trag\u00e9die dans la perspective de ce supr\u00eame sacrifice religieux. La conscience individuelle elle-m\u00eame est sacrifi\u00e9e \u00e0 la parfaite Conscience Humaine, la Conscience Divine. Unamuno tente de minimiser ce sacrifice en citant l&rsquo;exemple d&rsquo;un ruisseau qui se jette dans la mer et sent l&rsquo;amertume du sel marin dans la douceur de ses eaux (10). Il est impossible d&rsquo;imaginer le ruisseau revenant \u00e0 sa source, car sa joie est d&rsquo;\u00eatre absorb\u00e9. Mais le ruisseau n&rsquo;a pas de Raison \u00e0 admirer et \u00e0 appr\u00e9cier. Je ne veux pas \u00eatre absorb\u00e9, car la contemplation de mon Raison est la base de mon d\u00e9sir vital et de la motivation de ma vie. Le fait que je vais enrichir la Conscience de l&rsquo;Univers ne m&rsquo;inspire pas \u00e0 \u00eatre cr\u00e9atif, car la Raison n&rsquo;accepte pas d&rsquo;\u00eatre un simple moyen de la destin\u00e9e humaine de l&rsquo;Univers. Mon Raison me dit que je suis mortel, mais ne me dit pas que je ne suis qu&rsquo;un accident passager qui doit \u00eatre consum\u00e9 par Dieu. Je ne veux pas participer au travail collectif sur un certain plan de la nature, comme disait Kant (11). Quelle diff\u00e9rence cela me fait-il, quel est le but humain de l&rsquo;Univers, si je ne peux pas contempler et \u00e9valuer le r\u00e9sultat de mon travail apr\u00e8s la mort ? C&rsquo;est pour cette raison que ma vie terrestre est pr\u00e9cieuse parce que je peux y contempler et appr\u00e9cier chaque instant de mon \u0153uvre. Si j&rsquo;\u00e9tais immortel, je ne pourrais pas aimer mon Raison et, par cons\u00e9quent, r\u00e9pandre cet amour sur les autres jusqu&rsquo;\u00e0 la contemplation de la beaut\u00e9 de l&rsquo;univers. L&rsquo;essence de la bont\u00e9 r\u00e9side donc dans sa temporalit\u00e9, dans le fait qu&rsquo;elle tend vers un but final et permanent, c&rsquo;est-\u00e0-dire vers une contemplation esth\u00e9tique de l&rsquo;Univers, que je peux atteindre dans cette vie. Car ce qui \u00e9tait immortalis\u00e9 perdrait sa bont\u00e9, perdrait sa temporalit\u00e9. De l&rsquo;immortalit\u00e9 na\u00eet l&rsquo;impuissance esth\u00e9tique, qui d\u00e9truit le d\u00e9sir vital et l&rsquo;envie de vivre. Nous devons nous \u00e9lever au sens esth\u00e9tique de la vie qui proc\u00e8de et descend de notre amour de la Raison. Cr\u00e9er chacun \u00e0 son poste, sans quitter des yeux la contemplation, par amour de la Raison, c&rsquo;est-\u00e0-dire par amour de notre temporalit\u00e9, c&rsquo;est faire de cette \u0153uvre l&rsquo;\u0153uvre finale. Nier le but d&rsquo;une personne dans la vie est une id\u00e9e d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Celui qui imagine un but dans l&rsquo;au-del\u00e0 esp\u00e8re l&rsquo;atteindre dans la vie \u00e9ternelle, en Dieu. Pour cela, la perspective de la non-existence l\u2019oblige \u00e0 renoncer \u00e0 tout espoir, \u00e0 tout amour de la vie. Pour lui, la non-existence est encore plus terrible, car pour lui s&rsquo;il souffre, alors il vit, et celui qui vit souffre, aime et attend. Si les gens vont de la non-existence \u00e0 la non-existence sans accomplir leurs buts ultimes, l&rsquo;humanisme est la chose la plus inhumaine connue. Et, peut-\u00eatre, vouloir que la contemplation de la beaut\u00e9 de l&rsquo;univers soit pr\u00e9par\u00e9e pour nous comme le but ultime de chaque personne est notre d\u00e9livrance. Puis, quand mon corps meurt, et si ma conscience retourne \u00e0 l&rsquo;inconscience absolue d&rsquo;o\u00f9 elle est issue, alors n&rsquo;en faisons pas une r\u00e9v\u00e9lation douloureuse, tragique. De la m\u00eame mani\u00e8re, un artiste, lorsqu&rsquo;il termine son travail, admirant son \u0153uvre, n&rsquo;en fait pas une trag\u00e9die. Avec un objectif humain collectif qui va au-del\u00e0 de la mort de chaque individu, notre race humaine industrieuse n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une procession condamn\u00e9e de fant\u00f4mes. Poss\u00e9dant un but ultime humain dans la vie de chaque personne, l&rsquo;humanisme est la chose la plus humaine que l&rsquo;on connaisse, car il permet de voir, de sentir, d&rsquo;aimer l&rsquo;ultime \u0153uvre de sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien qu&rsquo;Unamuno ajoute qu&rsquo;il ne veut pas mourir (12). Il veut vivre \u00e9ternellement. Ce moi veut vivre, ce pauvre moi qui se sent ici et maintenant. Pourquoi une personne a-t-elle besoin de toutes ces acquisitions du monde si elle perd son \u00e2me ? Pourquoi vivre ? Pour cette mis\u00e9rable joie de vivre qui passe et ne reste pas ? Non, pas pour le plaisir de vivre, mais pour l&rsquo;amour de la Raison, qui nous fait d\u00e9sirer et contempler la Beaut\u00e9 de l&rsquo;univers. Le sens esth\u00e9tique de la vie remplace l&rsquo;aspiration \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9 personnelle. La contemplation de la Beaut\u00e9 de l&rsquo;univers d\u00e9passe le doute dans la r\u00e9alisation du but de l&rsquo;homme, car c&rsquo;est le but lui-m\u00eame. Unamuno r\u00e9pondrait \u00e0 cela que l&rsquo;homme prend cherche du r\u00e9confort de diff\u00e9rentes mani\u00e8res pour justifier le sens de vie. Et certains disent que cet univers est un spectacle que Dieu lui-m\u00eame donne, et que nous devrions faire de notre mieux pour rendre le spectacle aussi brillant et vari\u00e9 que possible (13). Ils ont fait de l&rsquo;art une religion et ont invent\u00e9 l&rsquo;absurde \u00ab\u00a0l&rsquo;art pour l&rsquo;art\u00a0\u00bb. Celui qui \u00e9crit, dessine, sculpte ou chante veut au moins laisser une ombre de son esprit, quelque chose qui lui survivra. Mais le ciel de gloire n&rsquo;est pas tr\u00e8s grand. Plus ils y p\u00e9n\u00e8trent, moins chacun de nous y touche. Cette soif de gloire, en effet, n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une soif d&rsquo;immortalit\u00e9. Mais ce n&rsquo;est pas une substance et un volume, mais juste un nom et une ombre. Tout cela s&rsquo;applique \u00e0 ceux qui, encore une fois, ne voient pas l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 et la compl\u00e9tude dans leurs cr\u00e9ations, qui croient en la Conscience Sup\u00e9rieure et s&rsquo;attendent \u00e0 y contribuer apr\u00e8s la mort aux d\u00e9pens de leur gloire. Et celui qui ressent et contemple l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de ses \u0153uvres m\u00eame au moment de leur cr\u00e9ation n&rsquo;a pas besoin de renomm\u00e9e et de gloire mondaines, et n&rsquo;aspire donc pas \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9. Mais Unamuno nous dit que l&rsquo;homme est incompatible avec le rationnel. L&rsquo;homme a voulu donner \u00e0 la vie un but final, et en cons\u00e9quence il a obtenu ce qu&rsquo;on appelle l&rsquo;\u00e9chec final (14). L&rsquo;homme n&rsquo;a pas cess\u00e9 de rechercher le bonheur; ne la trouvant ni dans la richesse, ni dans le savoir, ni dans le pouvoir, ni dans le plaisir ; ni dans l&rsquo;ob\u00e9issance, ni dans la conscience, ni dans la culture. Ce pessimisme \u00e9tait le r\u00e9sultat d&rsquo;une perte de foi en l&rsquo;immortalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me, en la destin\u00e9e humaine de l&rsquo;univers. Et peut-\u00eatre l&rsquo;explication de cette impasse est-elle qu&rsquo;il est impossible de donner rationnellement \u00e0 la vie un but final en soi. L&rsquo;Amour pour la Raison, dont d\u00e9coule le but ultime, n&rsquo;est pas rationnel. Il est vital car il sert \u00e0 la vie. L&rsquo;amour pour l&rsquo;esprit ne peut \u00eatre soutenu que par la Raison qui le rend transf\u00e9rable. La raison, \u00e0 son tour, ne peut \u00eatre entretenue que par l&rsquo;amour pour lui, parce que l&rsquo;amour lui donne la vie. Donner un but ultime \u00e0 la vie ne signifie pas chercher ou faire quelque chose en particulier, mais aimer et contempler l\u2019\u0153uvre de la Raison \u00e0 travers les cr\u00e9ations des autres. Cette contemplation esth\u00e9tique g\u00e9n\u00e8re les valeurs les plus universellement valables, car une multitude de valeurs peuvent \u00eatre conceptuellement organis\u00e9es et unies. D&rsquo;une part, la valeur est produite par des qualit\u00e9s artistiques impos\u00e9es \u00e0 l\u2019objet ; d\u2019autre part, elle se donne dans une exp\u00e9rience perceptive. Comme l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9valuation est corr\u00e9lative de l\u2019\u0153uvre et semblable chez tous les \u00eatres humains, la valeur est con\u00e7ue comme une cause objective de cette exp\u00e9rience (15).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus je m&rsquo;aime et plus je suis moi-m\u00eame, la pl\u00e9nitude de mon amour se d\u00e9verse sur mes fr\u00e8res, et se d\u00e9versant sur eux, leur amour entre en moi. Aimer son prochain, c&rsquo;est vouloir qu&rsquo;il soit comme moi, \u00eatre un autre moi, c&rsquo;est-\u00e0-dire vouloir que je sois lui. D&rsquo;o\u00f9 vient cet effort pour effacer la fronti\u00e8re entre moi et les autres. L&rsquo;inspiration que je re\u00e7ois des autres \u00e0 travers leur amour remplit ma vie de d\u00e9sirs de vie et de motivation. Dans la contemplation esth\u00e9tique de la vie, la culture, la langue, la science, la religion n&rsquo;ont pas d&rsquo;importance &#8211; tout cela ne fournit que du contenu \u00e0 \u00e9valuer. En m\u00eame temps, Unamuno parle de l&rsquo;unicit\u00e9 de la philosophie espagnole, en ce qu&rsquo;elle est fluide et dispers\u00e9e dans la litt\u00e9rature espagnole, dans la vie, dans l&rsquo;action, dans le mysticisme, mais n&rsquo;est pas fig\u00e9e dans les syst\u00e8mes philosophiques (16). Si l&rsquo;on dit que les Espagnols n&rsquo;ont pas l&rsquo;esprit scientifique, c&rsquo;est qu&rsquo;ils ont un esprit qui n&rsquo;a pas \u00e0 \u00eatre compatible avec la science. Et soulignant ce d\u00e9calage entre les Espagnols et les autres, Unamuno \u00e9choue \u00e0 faire preuve de collectivit\u00e9, de solidarit\u00e9 humaine avec le sentiment religieux. D&rsquo;une part, il soutient que toutes ces consciences individuelles, celles qui ont \u00e9t\u00e9, celles qui sont et celles qui seront, elles seront toutes donn\u00e9es \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 et \u00e0 la solidarit\u00e9 de la Conscience Sup\u00e9rieure. Mais, d&rsquo;autre part, l&rsquo;histoire, processus de culture, ne trouve sa perfection et sa pleine efficacit\u00e9 que dans l&rsquo;individu (17). L&rsquo;homme est la fin de l&rsquo;univers, ce que les Espagnols ressentent tr\u00e8s bien, compar\u00e9 aux autres peuples. Parlant de l&rsquo;individualit\u00e9 des Espagnols, Unamuno trace une ligne de d\u00e9marcation entre lui et les autres, rendant difficile de tout soumettre dans les bras de Dieu. Il veut se donner enti\u00e8rement, donner son esprit pour se sauver, se perp\u00e9tuer en sacrifiant sa vie. Mais veut aussi pr\u00e9server son individualit\u00e9 en s&rsquo;opposant aux autres. C&rsquo;est toute la complexit\u00e9 du sentiment religieux d&rsquo;Unamuno, qui lui-m\u00eame avoue \u00eatre un homme de contradiction et de lutte (18). Il est l\u2019homme qui dit une chose avec son c\u0153ur et une autre avec sa t\u00eate, et qui fait de cette lutte sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En conclusion, Unamuno d\u00e9clare que Dieu n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;Amour, qui na\u00eet de la douleur universelle, de la compassion pour soi et les autres et qui devient conscient. Car le but du monde est la conscience. Et toute cette lutte tragique de l&rsquo;homme pour son salut, cette lutte immortelle pour l&rsquo;immortalit\u00e9 n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une lutte pour la conscience. S&rsquo;il n&rsquo;y a pas de Conscience Supr\u00eame, alors il n&rsquo;y a rien de plus d\u00e9go\u00fbtant que l&rsquo;existence. Et l&rsquo;esprit qui se moque de la foi et la m\u00e9prise transforme la vie en trag\u00e9die. Cette trag\u00e9die est une lutte \u00e9ternelle, sans victoire ni espoir. Et pourtant il y a l&rsquo;espoir de r\u00e9concilier la raison avec la vie. C&rsquo;est l&rsquo;amour de la raison qui donne naissance au concept et au sentiment esth\u00e9tique de la vie. Quand je m&rsquo;aime de l&rsquo;amour qui se d\u00e9verse sur les autres, je contemple pleinement la vie, appr\u00e9ciant ma cr\u00e9ation. Je ressens le but ultime de ce travail car j&rsquo;appr\u00e9cie ses valeurs de r\u00e9alit\u00e9 universelle. Mon Raison n&rsquo;est donc pas oblig\u00e9 de contribuer \u00e0 la pr\u00e9servation, \u00e0 la perp\u00e9tuation et \u00e0 l&rsquo;enrichissement de la conscience. Il est lib\u00e9r\u00e9 du lourd fardeau du but de l&rsquo;univers. Alors, l&rsquo;existence est remplie d&rsquo;un nouveau sens, parce que la mortalit\u00e9 devient une force cr\u00e9atrice. \u00catre mortel, c&rsquo;est valoriser son existence en contemplant son \u0153uvre. C&rsquo;est la base du sens esth\u00e9tique de la vie, qui nous donne la motivation et l&rsquo;inspiration pour cr\u00e9er, c&rsquo;est-\u00e0-dire vivre et d\u00e9sirer.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les r\u00e9f\u00e9rences:<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1. Miguel de UNAMUNO, <em>Del sentimiento tr\u00e1gico de la vida<\/em>, 1913, https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/59852, p.90.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2. Idem. p.51.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">3. Idem. p.159.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">4. Idem. p.129.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">5. Le Dieu de Leibniz signifie le Dieu qui a cr\u00e9\u00e9 le meilleur des mondes possibles. C&rsquo;est un Dieu rationnel, parce qu&rsquo;il savait quel monde possible \u00e9tait le meilleur et qu&rsquo;il \u00e9tait capable de le cr\u00e9er. Plus de d\u00e9tails peuvent \u00eatre trouv\u00e9s dans le trait\u00e9 de Leibniz <em>Th\u00e9odic\u00e9e<\/em> (1710). Le Dieu de Kant est compris comme Dieu dont la preuve est effectu\u00e9e au moyen de la raison. L&rsquo;un des postulats sur l&rsquo;existence de Dieu est le postulat de la pr\u00e9sence d&rsquo;un id\u00e9al moral, qui n&rsquo;est possible dans notre monde que sous l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;existence de Dieu. Voir la <em>Critique de la raison pure de Kant<\/em> (1781) pour plus de d\u00e9tails.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">6. Miguel de UNAMUNO, <em>Del sentimiento tr\u00e1gico de la vida<\/em>, 1913, https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/59852, p.142.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">7. Idem. p.160.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">8. Arthur SCHOPENHAUER, <em>Le pire monde possible<\/em>, traduction fran\u00e7aise par Jean Bourdo dans \u00abPens\u00e9es et Fragments\u00bb https:\/\/www.schopenhauer.fr\/fragments\/le-pire-des-mondes.html<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">9. Miguel de UNAMUNO, <em>Del sentimiento tr\u00e1gico de la vida<\/em>, 1913, https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/59852, p. 198.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">10. Idem.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">11. Il s&rsquo;agit du progr\u00e8s de l&rsquo;humanit\u00e9 du point de vue de la r\u00e9alisation du plan de la nature. Pour plus de d\u00e9tails, voir l&rsquo;analyse du progr\u00e8s de l&rsquo;humanit\u00e9 selon Kant https:\/\/postulat.org\/fr\/kant-sur-le-progres-de-lhumanite\/<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">12. Miguel de UNAMUNO, <em>Del sentimiento tr\u00e1gico de la vida<\/em>, 1913, https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/59852, p.36.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">13. Idem. p.41.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">14. Idem. p. 230.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">15. Vous pouvez en savoir plus sur mon travail sur la rationalisation du jugement esth\u00e9tique sur https:\/\/postulat.org\/fr\/category\/par-theorie\/les-criteres-du-jugement-de-gout-de-lart-contemporain\/<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">16. Miguel de UNAMUNO, <em>Del sen<\/em>timiento tr\u00e1gico de la vida, 1913, https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/59852, p. 237.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">17. Idem. p. 240.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">18. Idem. p. 201.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans son ouvrage Sur le sentiment tragique de la vie, Miguel de Unamuno parle de l&rsquo;histoire tragique de la pens\u00e9e humaine, consistant en la lutte entre la raison et la vie. 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