
{"id":456,"date":"2022-06-23T09:26:00","date_gmt":"2022-06-23T09:26:00","guid":{"rendered":"https:\/\/postulat.org\/fr\/?p=456"},"modified":"2022-06-23T09:26:00","modified_gmt":"2022-06-23T09:26:00","slug":"j-lichtenstein-sur-la-genese-de-la-notion-de-gout","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/postulat.org\/fr\/j-lichtenstein-sur-la-genese-de-la-notion-de-gout\/","title":{"rendered":"J. Lichtenstein sur la gen\u00e8se de la notion de go\u00fbt"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J. Lichtenstein examine la transformation du jugement de go\u00fbt ou le jugement esth\u00e9tique. La question du go\u00fbt est abord\u00e9e dans les trait\u00e9s sur les mani\u00e8res, qualit\u00e9s morales, sociales etc. Baltasar Gracian, un j\u00e9suite espagnol, r\u00e9fl\u00e9chit sur la cat\u00e9gorie de \u00ab&nbsp;je ne sais quoi&nbsp;\u00bb. Cette expression appara\u00eet dans la langue du XVII\u00e8me si\u00e8cle pour distinguer pas la beaut\u00e9 mais quelque chose qui est proche de la gr\u00e2ce. \u00ab&nbsp;Je ne sais quoi&nbsp;\u00bb appara\u00eet quand on ne peut pas d\u00e9finir. Par exemple, la finesse est une sorte de propri\u00e9t\u00e9, une sorte de qualit\u00e9 ind\u00e9finissable qui fait que quelqu\u2019un est attirant ou agr\u00e9able etc. Cette expression d\u00e9finit une sorte de qualit\u00e9 \u00e9trange, ind\u00e9finissable qui est li\u00e9e \u00e0 la s\u00e9duction. \u00ab&nbsp;Je ne sais quoi&nbsp;\u00bb est invent\u00e9 en France en fran\u00e7ais par le j\u00e9suite Dominique Bouhours qui a traduit Baltasar Gracian. Bouhours a invent\u00e9 cette expression qui n\u2019existait pas en espagnol.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au XVII\u00e8me si\u00e8cle toute la r\u00e9flexion sur le go\u00fbt, la politesse, les qualit\u00e9s civiles se fondent sur cette sorte d\u2019extraordinaire lucidit\u00e9 ou raison concernant l\u2019erreur du monde et l\u2019existence. Si on n\u2019avait pas le go\u00fbt, la civilit\u00e9, les r\u00e8gles etc., on aurait la guerre de tous contre tous. Donc, la r\u00e9flexion sur le go\u00fbt qui se d\u00e9veloppe dans le champ litt\u00e9raire et rh\u00e9torique s\u2019appuie sur une vision de ce tragique du monde. Comme Pascal disait&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;C\u2019est un monde merveilleux mais plein d\u2019ordures&nbsp;\u00bb. Le c\u0153ur de l\u2019homme est creux et plein d\u2019ordure. C\u2019est quelque chose qui nourrit la pens\u00e9e au XVII\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon Fran\u00e7ois de La Rochefoucauld, il y a deux sens du mot go\u00fbt. Il y a le go\u00fbt comme attirance, comme pr\u00e9f\u00e9rence qui nous porte vers les choses. Cela veut dire le d\u00e9sir, l\u2019amour. Et il y a le go\u00fbt comme connaissance, comme discernement. Le discernement est un acte de la raison. Ce deuxi\u00e8me sens du mot \u00ab&nbsp;go\u00fbt&nbsp;\u00bb va dispara\u00eetre dans le jugement esth\u00e9tique. Pour la Rochefoucauld, le bon exercice du go\u00fbt, un go\u00fbt juste se contient les deux. L\u2019un n\u2019est jamais une condition suffisante de l\u2019autre. Il ne suffit de conna\u00eetre pour aimer. La question de savoir c\u2019est est-ce qu\u2019il est n\u00e9cessaire de connaitre pour aimer. Est-ce qu\u2019il y a une autonomie de la pr\u00e9f\u00e9rence ? Si je dis \u00ab&nbsp;j\u2019aime le chocolat&nbsp;\u00bb ce n\u2019est pas un jugement go\u00fbt. C\u2019est une expression de pr\u00e9f\u00e9rence. Un jugement de go\u00fbt c\u2019est \u00ab&nbsp;le chocolat est bon&nbsp;\u00bb. Est-ce qu\u2019il y a un acte de connaissance dans cette phrase&nbsp;? Pour Kant, c\u2019est un pseudo acte de connaissance. C\u2019est une pr\u00e9f\u00e9rence. Si je dis \u00ab&nbsp;le chocolat est bon&nbsp;\u00bb, cela veut dire \u00ab&nbsp;j\u2019aime le chocolat&nbsp;\u00bb qui s\u2019\u00e9nonce sous la forme de jugement. Pour Wittgenstein, les jugements de go\u00fbts ne sont pas des jugements, des propositions de v\u00e9rit\u00e9 ou fausset\u00e9, mais simplement des expressions d\u2019affecte, d\u2019\u00e9motion. La Rochefoucauld a conscience que dans le jugement go\u00fbt il y a le d\u00e9sir, de l\u2019affecte, du sentiment et que ce n\u2019est pas simplement un acte de connaissance. Cette id\u00e9e au fond est tr\u00e8s ancienne puisque on la trouve dans la rh\u00e9torique cette synth\u00e8se entre raison et plaisir, entre l\u2019acte rationnel et l\u2019attirance ou la pr\u00e9f\u00e9rence. Dans la phrase de Rochefoucauld, il y a le terme de r\u00e8gle. Le go\u00fbt est une r\u00e8gle comme discernement. La r\u00e8gle forme le go\u00fbt comme connaissance. La question de r\u00e8gle est essentielle. Dire qu\u2019il y a des r\u00e8gles du go\u00fbt, les r\u00e8gles de l\u2019art c\u2019est affirmer au fond que le go\u00fbt n\u2019est pas subjectif. On peut le d\u00e9terminer, d\u00e9finir etc. Puis il y a des r\u00e8gles qui peuvent nous apprendre \u00e0 aimer, \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer. Au XVII\u00e8me si\u00e8cle on s\u2019int\u00e9resse beaucoup \u00e0 l\u2019id\u00e9e de r\u00e8gle. C\u2019est l\u2019art qui impose cette r\u00e8gle au go\u00fbt, puisque l\u2019art forme le go\u00fbt.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La loi rel\u00e8ve le domaine de n\u00e9cessaire. Au domaine de n\u00e9cessaire Aristote oppose le possible. C\u2019est le domaine o\u00f9 les choses peuvent \u00eatre ou ne pas \u00eatre. \u00catre autres qu\u2019elles sont. Aristote d\u00e9veloppe une r\u00e9flexion autour du probable, du possible, du vrai semblable. Chez Aristote il n\u2019y a quelque chose d\u2019autres que le vrai semblable. Le vrai semblable rel\u00e8ve des proc\u00e9dures rationnelles mais des proc\u00e9dures rationnelles qui ne sont pas du m\u00eame mot que la proc\u00e9dure rationnelle qui touche \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9. La n\u00e9cessit\u00e9 rel\u00e8ve de la d\u00e9monstration alors que le domaine de possible rel\u00e8ve de la persuasion, de ph\u00e9nom\u00e8ne de croyance etc. Aristote ouvre la possibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9flexion sur l\u2019art. Il d\u00e9finit un champ de possible dans lequel fonctionne une certaine forme de rationalit\u00e9. Si on est dans le domaine de n\u00e9cessaire, on est dans le domaine de la loi. La r\u00e8gle existe dans le domaine de la loi. La r\u00e8gle existe dans le champ de possible. Pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 cette id\u00e9e de r\u00e8gle, il faut partir de la distinction entre possible et n\u00e9cessaire. Dans le cas de l\u2019art, les r\u00e8gles n&rsquo;ont jamais normatives. Si ce sont des outils, on peut les changer. Il n&rsquo;y a pas d\u2019art sans r\u00e8gles. Je n\u2019apprends une r\u00e8gle qu\u2019en appliquant. C\u2019est comme la natation. On apprend nager en nageant. C\u2019est le principe de la r\u00e8gle. Donc, le go\u00fbt est li\u00e9 \u00e0 la r\u00e8gle en ce sens que les r\u00e8gles \u00e9clairent le go\u00fbt, permettent de comprendre les qualit\u00e9s des choses.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nicolas Boileau parle d\u2019une id\u00e9e des ressorts. Ce sont les moyens pour lesquels on arrive \u00e0 plaire et \u00e0 toucher. Boileau reprend le vocabulaire de la machine. On peut inventer des ressorts qui puissent attacher. Ce mod\u00e8le m\u00e9caniste se trouve tr\u00e8s souvent au XVII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle en philosophie et dans l\u2019analyse de la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y a la machine \u00e0 produire le plaisir. L\u2019art est la machine qui a les r\u00e8gles, les ressorts pour produire le plaisir. On ne produit pas le plaisir n\u2019importe comment. Le grand concept Aristot\u00e9licien est le concept de diff\u00e9rence sp\u00e9cifique \u2013 qu\u2019est ce qui est propre \u00e0\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le cas de th\u00e9\u00e2tre, tous ce qui rel\u00e8ve de spectacle, le jeu du com\u00e9dien, l\u2019\u00e9clairage, mis en sc\u00e8ne n\u2019est pas technique, n\u2019est pas propre au th\u00e9\u00e2tre. Ce qui est propre au th\u00e9\u00e2tre c\u2019est la pi\u00e8ce. Donc, cette id\u00e9e de la sp\u00e9cificit\u00e9 est fondamentale. Est-ce qu\u2019il y a le plaisir propre, qu\u2019est ce qui est propre au plaisir\u00a0? Si le but de l\u2019art est de plaire, est-ce qu\u2019il y a un plaisir propre\u00a0\u00e0 l\u2019art\u00a0? Il y a le plaisir de la nourriture, le plaisir sexuel. Ce th\u00e8me est extr\u00eamement vague. Est-ce qu\u2019il y a quelque chose qui caract\u00e9rise sp\u00e9cifiquement le plaisir esth\u00e9tique propre \u00e0 l\u2019art\u00a0? La sp\u00e9cificit\u00e9 de ce plaisir c\u2019est qu\u2019il n\u2019est pas produit n\u2019importe comment. Il est produit par des ressorts. C\u2019est un plaisir qui conduit et qui ob\u00e9it \u00e0 des r\u00e8gles. On n\u2019est pas oblig\u00e9 de savoir comment l\u2019auteur a fait pour produire \u00e0 nous un plaisir. On n\u2019est pas oblig\u00e9 de savoir comment retrouver un plaisir. Le plaisir de l\u2019art c\u2019est un plaisir qui produit \u00e0 partir des ressorts, intentionnellement. Ce n\u2019est pas un plaisir spontan\u00e9. Mais ce n\u2019est pas une r\u00e9ponse suffisante. Il faut ajouter la question de la mimesis. Il n\u2019y a pas d\u2019illusion. C\u2019est un plaisir qui repose sur la conscience de l\u2019imitation. Le plaisir que je prends en regardant sur le tableau n\u2019est pas m\u00eame que le plaisir de la nourriture. Pascal disait\u00a0: \u00ab\u00a0Quelle vanit\u00e9 que la peinture qui attire l\u2019admiration par la ressemblance des choses, dont on n\u2019admire point les originaux\u00a0!\u00a0\u00bb. Pascal d\u00e9nonce ici le double sens de vanit\u00e9\u00a0: 1) vanit\u00e9 de l\u2019art et 2) vanit\u00e9 au sens du vide, qui ne contient rien. En plus, il d\u00e9nonce le paradoxe de la nature morte. Nous admirons l\u2019imitation des choses quand on n\u2019admire pas les originaux. Personne n\u2019admire des raisins. On admire un tableau de Chardin o\u00f9 il y a des raisins. C\u2019est une question que Dubos va poser. D\u2019o\u00f9 vient un plaisir de la nature morte. Nature morte pr\u00e9sente des objets qui n\u2019ont aucun int\u00e9r\u00eat. La r\u00e9ponse est toute suite chez Dubos. Dans la nature morte, on ne peut pas s\u2019int\u00e9resser aux choses que la peinture. On est oblig\u00e9 parler de la peinture. Quand on parle d\u2019un tableau d\u2019histoire ou d\u2019un tableau religieux, on peut parler de beaucoup de choses sans parler de peinture. On peut parler des symboles, des significations, des histoires, des personnages. La nature morte c\u2019est la nature morte. On ne peut parler que de vanit\u00e9. Pourquoi on prend plaisir \u00e0 l\u2019image des choses qui nous fait horreur \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9\u00a0? Quelle est la diff\u00e9rence entre le beau naturel et le beau artistique\u00a0? Le plaisir naturel se rapporte \u00e0 des objets naturels et le plaisir esth\u00e9tique se rapporte \u00e0 des objets artistiques. Des objets artistiques sont des objets produits pour provoquer un plaisir. On peut tout esth\u00e9tiser. Est-ce qu\u2019on peut ramener la diversit\u00e9 des formes de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique\u00a0? \u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie:<\/h3>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Lichtenstein, Jacqueline,\u00a0<em>Les Raisons de l\u2019art. Essai sur les th\u00e9ories de la peinture<\/em>, Gallimard, 2014.<\/li><\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J. Lichtenstein examine la transformation du jugement de go\u00fbt ou le jugement esth\u00e9tique. La question du go\u00fbt est abord\u00e9e dans les trait\u00e9s sur les mani\u00e8res, qualit\u00e9s morales, sociales etc. Baltasar Gracian, un j\u00e9suite espagnol, r\u00e9fl\u00e9chit sur la cat\u00e9gorie de \u00ab&nbsp;je ne sais quoi&nbsp;\u00bb. 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