
{"id":318,"date":"2020-07-26T11:56:32","date_gmt":"2020-07-26T11:56:32","guid":{"rendered":"https:\/\/postulat.org\/fr\/?p=318"},"modified":"2023-02-27T22:46:27","modified_gmt":"2023-02-27T22:46:27","slug":"lesthetique-de-limmersion-blind-light-dantony-gormley","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/postulat.org\/fr\/lesthetique-de-limmersion-blind-light-dantony-gormley\/","title":{"rendered":"8. L\u2019Esth\u00e9tique de l\u2019immersion : Blind Light d\u2019Antony Gormley"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Certaines oeuvres d\u2019art contemporain nous donnent parfois des \u00e9motions troublantes, \u00e9tranges, immersives, sans proposer aucun objet \u00e0 voir ou \u00e0 sentir. Il s\u2019agit de dispositifs qui d\u00e9sorientent et d\u00e9conditionnent des habitudes du spectateur. Parmi eux, nous pouvons remarquer l\u2019installation <em>Blind Light<\/em> d\u2019Antony Gormley (2007), qui conduit notre perception \u00e0 de nouvelles d\u00e9couvertes sensorielles (1). <\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/image-37.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-319\" width=\"498\" height=\"373\" srcset=\"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/image-37.png 748w, https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/image-37-300x225.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 498px) 100vw, 498px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par l\u2019exclusion de l\u2019objet d\u2019art, le brouillard artificiel de l\u2019artiste \u00e9largit paradoxalement notre exp\u00e9rience sensorielle. Lorsque la vue se d\u00e9tache d\u2019un contexte, cette exp\u00e9rience de la t\u00e9nuit\u00e9 nous permet de discerner les sensations et appr\u00e9cier les nuances. En portant attention au presque imperceptible, notre stimuli sensoriel atteint ce que Marianne Massin appelait \u00ab une acuit\u00e9 esth\u00e9tique maximale \u00bb (2). Or, l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique ne se mesure pas en termes de quantit\u00e9 des qualit\u00e9s esth\u00e9tiques, mais en termes d\u2019intensit\u00e9 qui incarne la puissance interne de diff\u00e9rentiation du sensible. Cet \u00e9tat d\u2019exploration d\u2019insaisissable renvoie aussi \u00e0 l\u2019inframince, un terme de Marcel Duchamp, qui \u00e9tait en qu\u00eate des limites extr\u00eames des choses. La question qui se pose est de savoir si l\u2019on est capable de mesurer l\u2019intensit\u00e9 ou l\u2019affinement de cette exp\u00e9rience esth\u00e9tique renouvel\u00e9e. Comment l\u2019effet de l\u2019immat\u00e9rialit\u00e9 immersive d\u2019une oeuvre peut-elle \u00eatre manifest\u00e9?<br>Pour mettre en lumi\u00e8re l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique \u00e0 la fois forte et imperceptible, nous devons nous interroger sur les formes et les traits caract\u00e9ristiques de cette dimension intense. \u00c0 cet \u00e9gard, mon propos va s\u2019articuler autour des qualit\u00e9s qui font partie de l\u2019imperceptible. Il s\u2019agit de la d\u00e9ception des attentes du spectateur, de l\u2019attention exacerb\u00e9e, de l\u2019\u00e9tat m\u00e9ditatif et l\u2019exp\u00e9rience hallucinatoire comme effet du d\u00e9passement des limites. En ce sens, je vise \u00e0 \u00e9laborer la valeur esth\u00e9tique des oeuvres qui s\u2019opposent \u00e0 tout jugement classique portant sur les qualit\u00e9s descriptives de l\u2019objet d\u2019art. Enfin, je vais insister sur le fait que le concept esth\u00e9tique \u00ab immersif \u00bb est un concept hyper-esth\u00e9tique qui ne s\u2019appuie pas sur les traits non-esth\u00e9tiques, mais sur les qualit\u00e9s hyper esth\u00e9siques, appartenant aux sensations extr\u00eames (3).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L\u2019inframince, un rep\u00e8re vers l\u2019imperceptible<\/h3>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>L\u2019architecture est cens\u00e9e repr\u00e9senter un lieu s\u00fbr qui donne la certitude de l&rsquo;endroit o\u00f9 vous vous trouvez. Elle est cens\u00e9e vous prot\u00e9ger des intemp\u00e9ries, de l&rsquo;obscurit\u00e9, de l&rsquo;incertitude. <em>Blind Light<\/em> d\u00e9stabilise tout cela. Vous entrez dans cet espace int\u00e9rieur qui est l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;\u00eatre au sommet d&rsquo;une montagne ou au fond de la mer. Il est tr\u00e8s important pour moi qu\u2019\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur vous trouviez l&rsquo;ext\u00e9rieur. Aussi, vous devenez une figure immerg\u00e9e dans un terrain sans fin, litt\u00e9ralement le sujet de l&rsquo;oeuvre. <\/p><p>Antony GORMLEY (4).<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Blind Light<\/em> est devant nous. Nous voyons un gros cube rempli d\u2019une vapeur humide et froide. Nous ne voyons pas si le cube est en effet vid\u00e9 de tout objet, mais nous voyons les ombres des spectateurs qui y p\u00e9n\u00e8trent dispara\u00eetre. Nous d\u00e9cidons d\u2019entrer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une oeuvre : plonger, immerger, p\u00e9n\u00e9trer, s\u2019enfoncer\u2026 Qu\u2019est-ce qui nous attend dans cette dimension inconnue? Le plaisir? La peur ? L\u2019\u00e9merveillement ?<br>On entre. On avance sans rien voir \u00e0 plus de 30 cm. On ne voit que le bout de notre nez. On perd tout rep\u00e8re. On a froid. On est d\u00e9sorient\u00e9 et seul. On erre en cherchant la sortie. On est mal \u00e0 l\u2019aise. En marchant les mains en avant, on prend durement conscience de notre corps et de notre vuln\u00e9rabilit\u00e9. C\u2019est une exp\u00e9rience qui oppresse notre sensation.<br>Gormley aime les corps. Il essaye de montrer que le corps est la chose plus qu\u2019un objet. Le corps est notre bien le plus pr\u00e9cieux. Quand on reste immobile on peut d\u00e9couvrir peu \u00e0 peu les bienfaits du voyage int\u00e9rieur. Pour appr\u00e9cier sa vraie valeur, il faut justement \u00ab fermer les yeux et rencontrer l\u2019\u00e9nergie, l\u2019imagination, le potentiel qui est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nous \u00bb (5). C\u2019est pour cette raison que Gormley annule la forme d\u00e9finitive de Blind Light. Il inaugure l\u2019immat\u00e9rialit\u00e9 picturale qui conditionne notre rapport au temps et \u00e0 l\u2019espace. Gormley m\u00e8ne le spectateur vers une sensibilit\u00e9 infinie puisque, dans le vide, il ne subsiste que la n\u00e9cessit\u00e9 de faire exister une forme dans un espace sp\u00e9cifique. Dans ce cas, le brouillard permet \u00e0 Gormley de charger n\u2019importe quel espace d\u2019une sensibilit\u00e9 picturale infinie. Le brouillard de Gormley constitue l\u2019infime poussi\u00e8re des petites perceptions que le spectateur discerne, saisit, cr\u00e9e en d\u00e9couvrant. Rien n\u2019est l\u00e0, mais tout est l\u00e0. Lorsque le spectateur y p\u00e9n\u00e8tre, il rend le vide hors de l\u2019ordinaire et cette singularisation de l\u2019\u00e9tat sensible produit une diff\u00e9rence, un geste inframince.<br>L\u2019inframince, une notion que Thierry Davila emprunte \u00e0 Marcel Duchamp, est \u00ab ce qui est \u00e0 peine perceptible, \u00e0 peine rep\u00e9rable, ce qui repr\u00e9sente une diff\u00e9rence infime et singularisante \u00bb (6). Un espace inframince est une zone limit\u00e9e vers laquelle l\u2019artiste nous am\u00e8ne \u00e0 reconsid\u00e9rer notre perception. La sensation d\u00e9concertante suppose un geste inframince pour mieux voir et mieux saisir. C\u2019est ce que l\u2019on appelle la logique du double regard. En se raccrochant au manque de visibilit\u00e9 des oeuvres, on joue un r\u00f4le d\u2019enqu\u00eateur de l\u2019imperceptible. On ne peut plus voir, et pourtant on voit. La t\u00e9nuit\u00e9 extr\u00eame se transforme en un \u00e9v\u00e9nement pour les sens. Chercher l\u2019inframince c\u2019est donc plonger dans l\u2019exploration des nuances et mettre \u00e0 jour les choses qui restent insaisissables.<br>Pourtant, est-il possible de saisir l\u2019insaisissable ? Comment saisir la diff\u00e9rence des \u00e9paisseurs quasiment invisibles qui est \u00e0 chaque fois unique ? Pour Duchamp, l\u2019inframince est quelque chose qui \u00e9chappe \u00e0 nos d\u00e9finitions scientifiques (7). En \u00e9tant affectifs, les \u00e9v\u00e9nements inframinces se manifestent toujours en variation et en ajustement continu. C\u2019est exactement pour cette raison que Duchamp construit son concept \u00e0 partir du mot \u00ab mince \u00bb, qui est un mot humain, et n\u2019est pas un objet de laboratoire. L\u2019inframince nous renvoie \u00e0 chaque fois \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes singuliers qui laissent appara\u00eetre des cristallisations sensorielles. Pour analyser l\u2019inframince, nous pouvons proc\u00e9der au cas par cas en formalisant les conditions de la r\u00e9ception des spectateurs. Il ne s\u2019agit pas de rendre le concept esth\u00e9tique \u00ab immersif \u00bb exactement descriptible et appr\u00e9hendable. Il s\u2019agit d\u2019\u00e9laborer les conditions de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique qui rendent possible cette immersion dans l\u2019oeuvre disparaissante. Or je reprends la notion de Sibley selon laquelle il n\u2019y a pas de r\u00e8gle dans l\u2019application d\u2019un terme esth\u00e9tique (8). Le concept esth\u00e9tique est tout qui rel\u00e8ve de l\u2019\u00e9valuation : \u00e9l\u00e9gant, gracieux, fragile, harmonieux. Si on parle de l\u2019application du terme esth\u00e9tique, il faut parler des r\u00e8gles. Il n\u2019y a pas d\u2019application sans r\u00e8gles d\u2019application. L\u2019application du terme esth\u00e9tique d\u00e9pend donc des traits non-esth\u00e9tiques tels que rouge, grand, courbe etc., mais le rapport entre les deux est \u00e9tabli par le go\u00fbt. Autrement dit, les traits non esth\u00e9tiques sont des conditions n\u00e9cessaires pour l\u2019application des termes esth\u00e9tiques, quoiqu\u2019ils ne soient pas suffisants. Dans le cas de Blind Light, nous ne pouvons pas appliquer la cat\u00e9gorie esth\u00e9tique du \u00ab immersif \u00bb \u00e0 une quelque chose mat\u00e9rielle, car il n\u2019y a rien dans le brouillard de Gormley. Rien n\u2019est visible, mais il y a juste une apparition des \u00e9v\u00e9nements inframinces sur lequel nous pouvons porter le concept \u00ab immersif \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Un \u00e9v\u00e9nement #1 : la d\u00e9ception des attentes<\/h3>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Devant l\u2019unique \u00e9troite entr\u00e9e de ce cube, une dame brandit une pancarte \u00ab Asthmatiques, cardiaques, claustrophobes, etc \u2026s\u2019abstenir. (9)<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Blind Light<\/em> met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve nos habitudes sensorielles. Le champ de vision est r\u00e9duit \u00e0 quelques centim\u00e8tres. L\u2019espace s\u2019\u00e9vanouit. La droite, la gauche, l\u2019arri\u00e8re, le devant n\u2019existent plus et le temps ralentit. Il n\u2019y a pas d\u2019objet d\u2019art devant nous pour le contempler. Nous sommes nous-m\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une oeuvre d\u2019art. Nous faisons partie de la prolongation de cette oeuvre. Il s\u2019agit d\u2019une dimension frustrante et bouleversante. Nous ne pouvons pas distinguer le r\u00e9el de l\u2019imaginaire, l\u2019objet de l\u2019abstraction, la v\u00e9rit\u00e9 du mensonge. Nous sommes d\u00e9\u00e7us. Nous sommes d\u00e9\u00e7us par notre premi\u00e8re saisie visuelle. Nous sommes \u00e9galement d\u00e9\u00e7us par notre prise tactile, puisque nous sommes incapables de trouver la sortie en longeant les parois.<br>Cette d\u00e9ception de l\u2019attente nous oblige \u00e0 repenser la facult\u00e9 de sentir. Une telle exp\u00e9rience am\u00e8ne \u00e0 interroger les conditions de possibilit\u00e9 des formes spatio-temporelles de notre identit\u00e9. Pour t\u00e9moigner de l\u2019art imperceptible, nous partons de la d\u00e9ception, pour nous rendre \u00e0 une r\u00e9flexion sur l\u2019exp\u00e9rience. Nous quittons l\u2019espace artistique pour aller vers la prolongation de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique. Ceci est la raison pour laquelle parler du ready-made de Duchamp n\u2019est jamais \u00e9viter une distinction sans \u00e9paisseur (10). D\u00e9nu\u00e9 de toute qualit\u00e9 esth\u00e9tique attendue, le ready-made \u00e9voque un \u00e9cart <em>indiff\u00e9rant<\/em> par la brutalisation des attendus de la contemplation esth\u00e9tique. Il s\u2019agit de l\u2019anesth\u00e9sie du sujet qui aboutit \u00e0 une vigilance hypersth\u00e9sique. Le ready-made ne doit pas \u00eatre regard\u00e9, car le statut de cette nuance de l\u2019inframince est d\u2019exister sans \u00eatre insistante ni marqu\u00e9e. Par cons\u00e9quent, la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019invention du ready-made est d\u2019\u00eatre l\u00e0 sans que l\u2019on s\u2019aper\u00e7oive de sa pr\u00e9sence. Il est l\u00e0, au fond, \u00ab destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre singulier jusqu\u2019\u00e0 l\u2019invisibilit\u00e9 \u00bb (11).<br>Sur ce point, Marianne Massin souligne que la d\u00e9ception de l\u2019attente n\u2019interdit pas l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique (12). Elle implique l\u2019enrichissement de l\u2019espace-temps de la proposition artistique d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9e qui met en question nos habitudes esth\u00e9tiques traditionnelles. En ce sens, l\u2019exp\u00e9rience frustrante d\u2019anesth\u00e9sie se repousse par des limites du perceptible. Au travers de cette soustraction, la proposition artistique s\u2019ouvre dans la t\u00e9nuit\u00e9 de la sensation. En d\u00e9gageant une dimension de l\u2019inframince, l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique ne se dirige pas vers une conclusion, mais se renouvelle par une prise de conscience de l\u2019esth\u00e9sie. A ce moment-l\u00e0, le d\u00e9veloppement de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique prend sa forme \u00ab r\u00e9flexive, interrogative et ouverte \u00bb (13). Massin insiste alors sur l\u2019accentuation du d\u00e9ceptif qui reformule les caract\u00e9ristiques de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique pour les affiner. Cela invite \u00e0 plonger dans le redoublement r\u00e9flexif que je vais souligner dans le chapitre suivant.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Un \u00e9v\u00e9nement #2 : l\u2019attention exacerb\u00e9e<\/h3>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Il se passe quelque chose, il se passe quelque chose\u2026 (14)<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis son introduction en 2002, l&rsquo;installation <em>Pi\u00e8ce \u00e0 360 \u00b0<\/em> pour toutes les couleurs d\u2019Olaful Eliasson a offert \u00e0 son public une immersion panoramique dans des champs d&rsquo;illumination chromatique vive (15). La pi\u00e8ce est structur\u00e9e comme un pavillon circulaire sans plafond que les visiteurs p\u00e9n\u00e8trent au travers d&rsquo;un portail, et est situ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une galerie plus spacieuse. Sa surface int\u00e9rieure est recouverte de centaines de lumi\u00e8res fluorescentes, fix\u00e9es derri\u00e8re une feuille opaque de plastique blanc qui diffuse la lumi\u00e8re et la distribue uniform\u00e9ment dans l&rsquo;espace. La surface est dirig\u00e9e par un programme informatique qui coordonne les lumi\u00e8res au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;elles passent d&rsquo;une couleur \u00e0 l&rsquo;autre. Un sentiment d&rsquo;extase collective anime les foules rassembl\u00e9es, alors qu&rsquo;elles anticipent le passage presque tactile d&rsquo;une intensit\u00e9 de nuance \u00e0 une autre et s&rsquo;impr\u00e8gnent de la chaleur des lumi\u00e8res \u00e9lectriques. L&rsquo;effet sur les yeux semblable \u00e0 \u00eatre renvers\u00e9 par la couleur, \u00eatre absorb\u00e9 par chaque teinte, pour ainsi dire, d\u00e9lirant. Cet effet donne acc\u00e8s \u00e0 une connaissance somatique de chacun tel qu&rsquo;il existe dans un \u00e9tat artificiellement augment\u00e9 probablement introuvable ailleurs.<br>Dans cette perspective, nous voyons que l\u2019exp\u00e9rience immersive est toujours accompagn\u00e9e d\u2019une intensification extr\u00eame du sensible. Cette intensification provoque l\u2019attention du sujet, qui saisit ce que le sensible sollicite. Il ressent sa pr\u00e9sence. Il capte son renforcement. Il contemple sa transformation. En ce sens, le sensible du sujet est pr\u00e9sent comme un objet insaisissable de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique. \u00c0 l\u2019inverse de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique portant sur les objets d\u2019arts, l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique des installations immersives rel\u00e8ve donc des \u00e9v\u00e9nements du sensible intensifi\u00e9s par des conditions insolites. En plongeant dans une oeuvre immersive, le spectateur devient une oeuvre lui-m\u00eame, car il porte son attention sur ce qui arrive avec lui dans un cube brumeux. Par cons\u00e9quent, nous aboutissons \u00e0 une situation paradoxale dans laquelle le spectateur s\u2019\u00e9vanouit dans une oeuvre immersive, en devenant un dispositif sensoriel et interactif. En m\u00eame temps, il reste le spectateur puisque c\u2019est lui qui juge son exp\u00e9rience esth\u00e9tique. C\u2019est lui qui voit en voyant, \u00e9coute en \u00e9coutant, contemple en contemplant. Or, Gormley pr\u00e9voit ce double regard du spectateur. \u00c0 la fois, en \u00e9tant \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur d\u2019une oeuvre, le spectateur voit les ombres qui longent les parois d\u2019un cube de verre. En m\u00eame temps, le spectateur tient un r\u00f4le de participant actif quand son corps se place \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une installation.<br>Lorsque le spectateur se trouve lui-m\u00eame engag\u00e9 dans le processus d\u2019exp\u00e9rimentation, son attention \u00e0 la singularit\u00e9 du sensible est exacerb\u00e9e. Il interpr\u00e8te le sens de son exp\u00e9rience personnelle en acc\u00e9dant \u00e0 une conscience r\u00e9flexive du corps. \u00c0 cet \u00e9gard, on acc\u00e8de, comme Marianne Massin le dit, \u00e0 \u00ab l\u2019espace fructueux d\u2019une interrogation sur les conditions de possibilit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience m\u00eame \u00bb (16). On \u00e9prouve, par la n\u00e9gative, les nouvelles possibilit\u00e9s de notre perception. On oscille entre le sensible et la r\u00e9flexion sur lui-m\u00eame. L\u2019approfondissement de l\u2019exp\u00e9rience perceptive s\u2019appuie donc sur ce d\u00e9doublement r\u00e9flexif \u00e0 travers une riche palette d\u2019exp\u00e9riences sensorielles. Il s\u2019agit d\u2019une <em>aisthesis<\/em> r\u00e9fl\u00e9chie, ou l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019exp\u00e9rience o\u00f9 nous sommes dans l\u2019\u00e9preuve de nos capacit\u00e9s sensorielles. Par cons\u00e9quent, ce vacillement des limites perceptives du spectateur contribue au renouveau de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique dans les espaces immersifs.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Un \u00e9v\u00e9nement #3 : la m\u00e9ditation<\/h3>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Accepter cette brume, autoriser les sens \u00e0 s\u2019adapter et \u00e0 vivre autrement ce qui s\u2019offre. (17)<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En dehors de l\u2019attention exacerb\u00e9e, l\u2019immersion engage l\u2019intensification des capacit\u00e9s m\u00e9ditatives. Les expositions qui sont devenues des environnements conduisent le spectateur \u00e0 interpr\u00e9ter son nouveau monde et \u00e0 \u00e9tablir une relation avec lui. Le spectateur veut savoir ce qu\u2019il fait l\u00e0, qui il est ou ce qu\u2019il peut faire. En \u00e9tant immerg\u00e9, nous voulons prendre pleine conscience du moment pr\u00e9sent. Il s\u2019agit d\u2019une vigilance int\u00e9rieure qui nous ouvre \u00e0 la m\u00e9ditation. En \u00e9tant d\u00e9tach\u00e9 de l\u2019espace et du temps dans l\u2019immersion, nous voulons nous d\u00e9tacher des pens\u00e9es et des \u00e9motions pour simplement \u00eatre dans l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00catre. M\u00e9diter signifie avoir une exp\u00e9rience pure. C\u2019est un \u00e9tat dans lequel nous sommes un t\u00e9moin silencieux qui acquiert la facult\u00e9 naturelle de savoir ce qui correspond vraiment \u00e0 sa propre nature.<br>En nous approchant de <em>Blind Light<\/em>, nos pens\u00e9es se succ\u00e8dent dans notre esprit. Elles s\u2019entrechoquent sans r\u00e9pit. Notre esprit bourdonne. Autrement, nous sommes perdus et absorb\u00e9s dans nos id\u00e9es, \u00e9motions et souvenirs. Un moment plus tard, nous sommes dans le brouillard. En \u00e9tant dans l\u2019immersion, nous prenons du recul par rapport \u00e0 toutes ces pens\u00e9es. Notre concentration permet d\u2019\u00eatre plus pr\u00e9sent et de lever les voiles. Cela ne va pas sans un double paradoxe. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, nous ne voyons rien. Nous sommes perdus dans le dispositif de l\u2019immersion. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, nous retrouvons notre propre \u00e9tat naturel. Nous nous lib\u00e9rons de la domination de nos pens\u00e9es et de nos sentiments. En plongeant dans <em>Blind Light<\/em>, nous plongeons en eux-m\u00eames pour scanner notre propre voie. Nous y p\u00e9n\u00e9trons en p\u00e9n\u00e9trant. En ce sens, il y a une double immersion de l\u2019exp\u00e9rience du spectateur : l\u2019immersion dans un dispositif et l\u2019immersion \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son \u00e9tat mental.<br>La m\u00e9ditation dans l\u2019immersion se rapproche de l\u2019exp\u00e9rience mystique ou religieuse, accompagn\u00e9e d\u2019une \u00e9l\u00e9vation intellectuelle et morale. Il s\u2019agit d\u2019un sentiment d\u2019union avec Dieu ou l\u2019univers en \u00e9tat d\u2019illumination (18). Cet \u00e9tat donne l\u2019impression de voir plus clairement les choses. Par exemple, le spectateur peut avoir une impression de bien-\u00eatre dans le moment pr\u00e9sent, voire d\u2019immortalit\u00e9. <em>The Weather Project<\/em> d\u2019Olafur Eliasson \u00e9voque la m\u00eame impression mystique lorsqu\u2019on est immerg\u00e9 dans une brume cachant un grand soleil artificiel et lui donnant un halo de myst\u00e8re. Cette r\u00e9alisation est \u00e9tonnante. Derri\u00e8re un \u00e9cran semi-circulaire de 14 m\u00e8tres de diam\u00e8tre, 200 ampoules mono-fr\u00e9quence illuminent le hall plong\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9. Le spectateur est simplement \u00e9tonn\u00e9 en contemplant un soleil prisonnier dans l\u2019immense \u00ab temple spirituel \u00bb (19). Le brouillard artificiel s\u2019ajoute \u00e0 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de ce microclimat lui-m\u00eame contr\u00f4l\u00e9 et catalys\u00e9 par des pressions atmosph\u00e9riques. Dans cette lueur un peu glauque, l\u2019exp\u00e9rience du soleil nous donne la sensation de la fin du monde ou d\u2019un autre espace-temps o\u00f9 l\u2019on cherche la beaut\u00e9 silencieuse et opaque.<br>D&rsquo;apr\u00e8s les t\u00e9moignages de ses visiteurs, <em>The Weather Project<\/em> renouvelle \u00e9galement les niveaux d&rsquo;\u00e9nergie par son \u00e9l\u00e9ment interactif (20). On peut se coucher l\u00e0 en regardant le plafond en miroir et voir des amis faisant des mouvements synchronis\u00e9s, des couples qui s&#8217;embrassent, des enfants faisant des signes de la main. Parfois, on peut y trouver de parfaits \u00e9trangers qui interagissent entre eux \u00e0 travers la pi\u00e8ce. Cela r\u00e9chauffe le coeur d&rsquo;assister \u00e0 une telle sc\u00e8ne. On se sent vraiment vivant quand on est couch\u00e9 l\u00e0 et, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, cela r\u00e9tablit notre foi en la bont\u00e9 humaine et notre capacit\u00e9 \u00e0 s&rsquo;entendre, au-del\u00e0 des fronti\u00e8res habituelles comme les races, nationalit\u00e9s, classes, etc.<br>Je me souviens un jour d\u2019une promenade en v\u00e9lo dans la for\u00eat sauvage. Les grands arbres se pendaient sur moi comme si j\u2019\u00e9tais immerg\u00e9 dans un espace sublime. La lumi\u00e8re du soleil \u00e0 travers les branches imposait une sensation du bonheur et d\u2019union avec la nature. M\u00eame si ma vision \u00e9tait troubl\u00e9e par l\u2019\u00e9blouissement, la for\u00eat et moi ne faisions qu\u2019un. Cette connexion spirituelle m\u2019inspirait que j\u2019\u00e9tais le seigneur de tout cet espace arbor\u00e9. J\u2019\u00e9tais dieu de la for\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Un \u00e9v\u00e9nement #4 : l\u2019exp\u00e9rience hallucinatoire<\/h3>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u2026Moi j&rsquo;errais tout seul, promenant ma plaie<br>Au long de l&rsquo;\u00e9tang, parmi la saulaie<br>O\u00f9 la brume vague \u00e9voquait un grand<br>Fant\u00f4me laiteux se d\u00e9sesp\u00e9rant<br>Et pleurant avec la voix des sarcelles\u2026 Paul VERLAINE, Po\u00e8mes saturniens (1866).<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019exp\u00e9rience hallucinatoire dans l\u2019espace immersif proc\u00e8de de l\u2019intensit\u00e9 violente de la perception. Sous la forme visuelle, l\u2019hallucination peut se manifester \u00e0 cause de la suppression ou de la d\u00e9sorientation de la vision. Par exemple, <em>Serendipity<\/em> d\u2019Ann Veronica Janssens provoque ce d\u00e9r\u00e8glement de la perception par une projection de lumi\u00e8re sur \u00e9cran en flashs et clignotements (21). Les effets de saturation des couleurs et d\u2019\u00e9blouissements se rapprochent de ce que l\u2019on ressent en \u00e9tant drogu\u00e9, sans prendre de substance. Une autre installation de Janssens <em>Donut<\/em> peut m\u00eame provoquer des vertiges hallucinatoires par l\u2019oeil clignotant sur le mur \u00e0 intervalles r\u00e9guliers (22). Cette oeuvre s\u2019adresse \u00e0 la perte du contr\u00f4le et l\u2019absence de mat\u00e9rialit\u00e9 fixe \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience sensorielle qui met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les r\u00e9flexes cognitifs.<br>Certains espaces de l\u2019immersion peuvent aussi donner l\u2019illusion au spectateur qui re\u00e7oit une mauvaise information d\u2019un objet ext\u00e9rieur. Dans l\u2019installation <em>Weather Project<\/em> d\u2019Olafur Eliasson, l\u2019impression est donn\u00e9e que l\u2019incroyable soleil apporte la chaleur et la douceur, alors que le disque ne g\u00e9n\u00e8re aucune chaleur r\u00e9elle (23). En se sentant \u00e0 l\u2019aise, les spectateurs s\u2019allongent sur le sol froid et dur. Dans une grande mesure, ce sentiment chaleureux de la relaxation repose sur l\u2019\u00e9clairage jaune doux ressemblant \u00e0 l\u2019effet de la lumi\u00e8re produite par une bougie. De m\u00eame, <em>Blind Light<\/em> donne la possibilit\u00e9 au spectateur de voir les ombres illusoires dans un \u00e9pais brouillard. Il ne s\u2019agit pas de folles hallucinations provoqu\u00e9es par la privation sensorielle, puisque <em>Blind Light<\/em> n\u2019oppresse pas compl\u00e9tement les sensations. Nous pouvons encore percevoir la vapeur g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par les humidificateurs aux ultrasons, sentir l\u2019humidit\u00e9 et m\u00eame voir la salle d\u2019exposition \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur en s\u2019approchant de la paroi de verre (24). Pourtant, le brouillard de Gormley cr\u00e9e une possibilit\u00e9 pour l\u2019imagination. Les sens d\u00e9sorient\u00e9s se d\u00e9calent pour mieux s\u2019adapter et peuvent former des images enti\u00e8res \u00e0 partir d\u2019images partielles.<br>Un autre niveau de l\u2019illusion renvoie \u00e0 l\u2019immersion m\u00e9taphorique et non corporelle. Dans son installation <em>Chott el-Djerid<\/em>, Bill Viola veut nous immerger dans le paysage qui illustre les mirages et les distorsions caus\u00e9es par la chaleur du d\u00e9sert. L\u2019enregistrement montre des arbres, des dunes de sable et des b\u00e2timents qui se fondent en une masse informe. Pour Viola, ces effets repr\u00e9sentent des hallucinations du paysage (25). Il s\u2019ensuit qu\u2019en \u00e9tant au milieu du d\u00e9sert, on se trouve dans le r\u00eave de quelqu\u2019un d\u2019autre. Le r\u00e9el et l\u2019imaginaire sont indiscernables puisqu\u2019ils se r\u00e9fl\u00e9chissent l\u2019un dans l\u2019autre. \u00c0 cet \u00e9gard, le spectateur doit d\u00e9chiffrer ce r\u00e9el ambigu en p\u00e9n\u00e9trant dans les espaces de l\u2019artiste. Il devient une extension du paysage et s\u2019expose \u00e0 la dissolution. Pour mieux saisir les apparitions fragiles et incertaines, le spectateur va au-del\u00e0 du visible. Il red\u00e9finit les images qui elles-m\u00eames se renouvellent \u00e0 chaque instant. Dans le dispositif de Viola, il y a donc une double transgression. Il s\u2019agit de provoquer l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019exc\u00e8s par la m\u00eame exp\u00e9rience du d\u00e9passement des limites de la perception humaine. Autrement dit, le spectateur immerge dans la perception des individus qui sont eux-m\u00eames absorb\u00e9s par le d\u00e9sert de Chott.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les environnements immersifs de l\u2019art contemporain cherchent \u00e0 procurer chez le visiteur l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9fl\u00e9chissante permettant une prise de conscience du corps et de son ancrage dans l\u2019espace et dans le temps. Il ne s\u2019agit pas de l\u2019exp\u00e9rience devant un objet d\u2019art, mais dans l\u2019\u00e9preuve des capacit\u00e9s perceptives du spectateur. L\u2019immersion renvoie \u00e0 une exp\u00e9rience de l\u2019intensit\u00e9 forte qui se caract\u00e9rise par un t\u00e9moignage d\u2019un nouveau paradigme perceptif. La d\u00e9ception de l\u2019attente conduit le spectateur d\u2019un \u00e9tat \u00e0 un autre en provoquant le discernement de nos facult\u00e9s de sensibilit\u00e9, d\u2019imagination, de m\u00e9moire, de connaissance. L\u2019attention exacerb\u00e9e sollicite le geste inframince en r\u00e9actualisant de nouveaux possibles. Dans ce cas, nous faisons l\u2019exp\u00e9rience dans l\u2019exp\u00e9rience puisque nous saisissons les apparitions imperceptibles en \u00e9tant immerg\u00e9 dans les formes diffuses. Par exemple, voir en voyant le brouillard de <em>Blind Light<\/em> signifie saisir la transformation de la perception, rep\u00e9rer les limites des sens, acc\u00e9der de mani\u00e8re sensible \u00e0 une conscience r\u00e9flexive du corps. L\u2019immersion de l\u2019art contemporain est aussi un art de l\u2019hyperesth\u00e9sie qui renvoie \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience d\u2019\u00e9blouissement, de saturation, d\u2019\u00e9puisement, d\u2019excitation. Ces effets peuvent procurer des \u00e9v\u00e9nements hallucinatoires comparables \u00e0 ceux produits par la prise de la substance hallucinog\u00e8ne. Il s\u2019agit aussi de l\u2019excitation sensorielle associ\u00e9e aux sentiments mystiques ou religieux qui engendrent un sentiment d\u2019extase avec le monde. Il faut assumer que les dispositifs immersifs diff\u00e8rent par la grandeur, les caract\u00e9ristiques techniques et, cons\u00e9quemment, par les effets et les niveaux de l\u2019immersion. Il est donc possible que les quatre \u00e9v\u00e9nements que j\u2019ai d\u00e9crit ci-dessus n\u2019apparaissent pas enti\u00e8rement dans l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique des visiteurs d\u2019autres installations immersives. L\u2019id\u00e9e de ma recherche \u00e9tait de montrer comment on peut mesurer l\u2019intensit\u00e9 de cette exp\u00e9rience immersive pour faire un classement comparatif des oeuvres d\u2019art contemporain selon un trait esth\u00e9tique \u00ab immersif \u00bb.<br>La temporalit\u00e9 d\u2019une oeuvre immersive se repose donc sur une prise de forme des ph\u00e9nom\u00e8nes imperceptibles (26). En ce sens, en \u00e9tant dans une relation o\u00f9 l\u2019important n\u2019est pas l\u2019objet, ni celui qui le produit, mais celui qui le regarde, le spectateur fait de l\u2019art en faisant l\u2019inframince. Il saisit la subtilit\u00e9 des choses \u00e0 la pointe extr\u00eame de ses manifestations. Le spectateur s\u2019enfonce au lieu pour analyser les sensations qui passent par un isolement de l\u2019inframince. Il s\u2019agit de la fixation d\u2019un nouveau seuil de perceptibilit\u00e9 puisque la nettet\u00e9 de l\u2019imperceptible est chaque fois en jeu. Habiter l\u2019imperceptible veut dire n\u2019\u00e9puiser jamais son sujet, ses apparences. Il ne peut y donner une description jamais exhaustive. Le plus d\u00e9licat et minutieux changement de sens nous am\u00e8ne \u00e0 devoir penser par cas.<br>Ce serait nier enfin que l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique de l\u2019immersion se mesure en termes des \u00e9nonc\u00e9s descriptifs de l\u2019objet d\u2019art. Autrement dit, nous ne pouvons pas appliquer de traits comme rouge, courbe, grand au concept esth\u00e9tique <em>immersif<\/em>. Le jugement de go\u00fbt d\u2019un dispositif de l\u2019immersion repose plut\u00f4t sur les qualit\u00e9s d\u2019intensit\u00e9 de l\u2019esth\u00e9sie \u00e0 cause de la t\u00e9nuit\u00e9 de la sensation. \u00c0 cet \u00e9gard, le concept esth\u00e9tique de l\u2019immersion appartient aux concepts hyper-esth\u00e9tiques qui se fondent sur une diff\u00e9rence infime de la perception, non mesurable et non quantifiable. L\u2019ajout du pr\u00e9fixe <em>hyper<\/em>&#8211; (du grec ancien \u1f51\u03c0\u03ad\u03c1, au-del\u00e0) signifie l\u2019exc\u00e8s de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique aux limites physiques du sensoriel. L\u2019\u00e9nonc\u00e9 hyper-esth\u00e9tique est plus instable, suspensif et impur que le concept esth\u00e9tique classique. Il est instable et suspensif parce qu\u2019il s\u2019appuie sur les \u00e9tats qui sont susceptibles d\u2019osciller entre la sensorialit\u00e9 brute et la r\u00e9flexion sur elle-m\u00eame, entre l\u2019anesth\u00e9sie et l\u2019acuit\u00e9 sensorielle maximale, entre la perte de soi-m\u00eame et le rep\u00e8re m\u00e9ditatif. Il est impur puisque la d\u00e9ception de l\u2019attente de l\u2019objet s\u2019accorde avec le plaisir de l\u2019esth\u00e9sie procur\u00e9 par l\u2019exploration de l\u2019insaisissable. Il est impur enfin parce qu\u2019il proc\u00e8de de l\u2019exp\u00e9rience inattendue qui \u00e9chappe de la contemplation harmonieuse de l\u2019objet. Dans cette perspective, le concept hyper-esth\u00e9tique contribue au renouvellement du jugement de go\u00fbt des installations de l\u2019immersion. Il est susceptible d\u2019\u00e9clairer l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique \u00e9trange, troublante et frustrante qui met en question nos habitudes sensorielles.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences:<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(1) Voir http:\/\/www.antonygormley.com\/projects\/item-view\/id\/241.<br>(2) M. MASSIN, <em>Exp\u00e9rience Esth\u00e9tique et Art Contemporain<\/em>, op. cit., p.105.<br>(3) L\u2019exp\u00e9rience hyperesth\u00e9sique renvoie \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019exc\u00e8s caus\u00e9e par des limites anesth\u00e9siques de l\u2019esth\u00e9sie. T. DAVILA, <em>De l\u2019inframince<\/em>, chapitre I.<br>(4) Traduction personnelle. Voir la version en anglais sur http:\/\/www.antonygormley.com\/projects\/item-view\/id\/241.<br>(5) Entretien avec Antony Gormley. Voir http:\/\/madame.lefigaro.fr\/celebrites\/antony-gormley-iron-man-260215-94914.<br>(6) T. DAVILA, <em>De l\u2019inframince<\/em>, op. cit., p.31.<br>(7) Ibid. p.64.<br>(8) F. SIBLEY, \u00ab Les concepts esth\u00e9tiques \u00bb, op. cit., p. 43-60.<br>(9) Du t\u00e9moignage du spectateur de <em>Blind Ligh<\/em>t de Gormley. Voir sur<br>http:\/\/www.pointscommuns.com\/reminiscent-drive-commentaire-musique-67606.html<br>(10) T. DAVILA, <em>De l\u2019inframince<\/em>, p. 32-35, 54-56.<br>(11) T. DAVILA, <em>De l\u2019inframince<\/em>, op. cit., p.55.<br>(12) M. MASSIN, <em>Exp\u00e9rience Esth\u00e9tique et Art Contemporain<\/em>, op. cit., p. 109.<br>(13) Ibid. p. 111.<br>(14) Du t\u00e9moignage de Seth Stevenson qui flottait dans un bain flottant. Voir sur http:\/\/www.slate.fr\/story\/73083\/extase-vide-caisson-isolation-sensorielle<br>(15) Voir sur ce point Rafael TIFFANY, Seeing Oneself Seeing \u201cThe Weather Project\u201d: Notes on Olafur Eliasson\u2019s Institutionalized Critique, http:\/\/www.nyu.edu\/pubs\/anamesa\/archive\/fall_2008_perception\/seeing_oneself_seeing_the_weather_project.pdf<br>(16) M. MASSIN, <em>Exp\u00e9rience Esth\u00e9tique et Art Contemporain<\/em>, op. cit., p. 100.(17) Du t\u00e9moignage du spectateur d\u2019une exposition de Blind Light d\u2019Antony Gormley. Voir http:\/\/www.pointscommuns.com\/reminiscent-drive-commentaire-musique-67606.html.<br>(18) \u00ab Capsule outil : Exp\u00e9rience mystique et m\u00e9ditation : les corr\u00e9lats neurobiologiques \u00bb. Voir sur http:\/\/lecerveau.mcgill.ca\/flash\/capsules\/outil_bleu27.html<br>(19) Du commentaire du spectateur de Weather Project : \u00ab Il n\u2019y a avait que le sentiment spirituel \u00bb. Voir sur http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=-dFOphuPqMo.<br>(20) Sur ce point voir le t\u00e9moignage du spectateur de <em>Weather Project<\/em> https:\/\/skandihus.wordpress.com\/tag\/weather-project\/.<br>(21) M. MASSIN, <em>Exp\u00e9rience Esth\u00e9tique et Art Contemporain<\/em>, op. cit., p. 99.<br>(22) La pr\u00e9sentation d\u2019une exposition <em>Ecstasy : In and About Altered States<\/em>. Voir sur http:\/\/moca.org\/museum\/exhibitioninfo.php?useGallery=1&amp;id=360.<br>(23) Le t\u00e9moignage du spectateur de <em>Weather Project<\/em> d\u2019Olafur Eliasson. Voir sur https:\/\/skandihus.wordpress.com\/tag\/weather-project\/.<br>(24) Le t\u00e9moignage du spectateur de <em>Blind Light<\/em>. Voir sur http:\/\/www.pointscommuns.com\/reminiscent-drive-commentaire-musique-67606.html.<br>(25) Violane BOUTET DE MONVEL, <em>La Multiplicit\u00e9 de l\u2019Espace Dans l\u2019oeuvre de Bill Viola<\/em>, 2011.<br>(26) T. DAVILA, De l\u2019inframince, op. cit., p.91-92.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Certaines oeuvres d\u2019art contemporain nous donnent parfois des \u00e9motions troublantes, \u00e9tranges, immersives, sans proposer aucun objet \u00e0 voir ou \u00e0 sentir. Il s\u2019agit de dispositifs qui d\u00e9sorientent et d\u00e9conditionnent des habitudes du spectateur. Parmi eux, nous pouvons remarquer l\u2019installation Blind Light d\u2019Antony Gormley (2007), qui conduit notre perception \u00e0 de nouvelles d\u00e9couvertes sensorielles (1). Par [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[18,33,17,19],"tags":[],"class_list":["post-318","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-esthetique","category-les-criteres-du-jugement-de-gout-de-lart-contemporain","category-philosophie-du-21e-siecle","category-philosophie-francaise"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/318","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=318"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/318\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":484,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/318\/revisions\/484"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=318"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=318"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=318"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}