
{"id":254,"date":"2020-07-31T09:32:11","date_gmt":"2020-07-31T09:32:11","guid":{"rendered":"https:\/\/postulat.org\/fr\/?p=254"},"modified":"2020-07-31T15:04:48","modified_gmt":"2020-07-31T15:04:48","slug":"affronter-lart-du-nimporte-quoi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/postulat.org\/fr\/affronter-lart-du-nimporte-quoi\/","title":{"rendered":"1. Affronter l\u2019art du \u00ab n\u2019importe quoi \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"812\" height=\"538\" src=\"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/mc.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-255\" srcset=\"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/mc.png 812w, https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/mc-300x199.png 300w, https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/mc-768x509.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 812px) 100vw, 812px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La disparition de toute id\u00e9e normative de l\u2019art depuis l\u2019\u00e8re de l\u2019art conceptuel a ouvert des possibilit\u00e9s illimit\u00e9es et une libert\u00e9 totale de l\u2019art contemporain. Tout le probl\u00e8me est de savoir en vertu de quoi juger une oeuvre sous la d\u00e9nonciation de toute notion de qualit\u00e9. Comment appr\u00e9cier l\u2019art du \u00ab n\u2019importe quoi \u00bb? La critique de l\u2019art contemporain se trouve souvent devant la n\u00e9gation de l\u2019art se manifestant aujourd\u2019hui par le rejet du public d\u2019oeuvres comme celle de Paul McCarthy, le cr\u00e9ateur de Tree, vandalis\u00e9e juste apr\u00e8s son installation (1). Le malaise s\u2019accroit aussi devant l\u2019impasse r\u00e9percut\u00e9e par des th\u00e9ories comme celle d\u2019Arthur Danto qui constate \u00ab \u2026qu\u2019avec les bo\u00eetes de Brillo, toutes les possibilit\u00e9s de l\u2019art ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es, et que donc, d\u2019une certaine mani\u00e8re, l\u2019histoire de l\u2019art est finie \u00bb (2).<br>Dans le cadre des solutions qui permettraient de sortir de cette impasse, on pourrait revenir aux cat\u00e9gories de l\u2019esth\u00e9tique classique pour les transformer encore. Il ne s\u2019agit pas de r\u00e9duire l\u2019art au nom d\u2019une interpr\u00e9tation de Kant ou Hume. Il s\u2019agit de s\u2019appuyer sur les th\u00e9ories classiques pour, premi\u00e8rement, formuler la rupture de l\u2019art contemporain avec l\u2019art traditionnel et, deuxi\u00e8mement, d\u00e9signer dans quel sens red\u00e9finir l\u2019\u00e9valuation des oeuvres contemporaines. Il faut donc r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 comment les quatre positions essentielles du jugement esth\u00e9tique chez Kant s\u2019accordent aux oeuvres d\u2019art contemporain. En outre, on peut se demander si une analyse empirique de la r\u00e8gle du go\u00fbt de Hume s\u2019applique aux oeuvres d\u2019art contemporain.<br>Recourir \u00e0 une philosophie analytique appara\u00eet aussi une d\u00e9marche salutaire. La premi\u00e8re tendance qui nous int\u00e9resse se caract\u00e9rise par la distinction radicale entre significations esth\u00e9tiques et significations non esth\u00e9tiques. Il ne s\u2019agit pas de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qui est beau, mais \u00e0 ce que l\u2019on dit \u00e0 propos du beau. Comment fonctionnent les \u00e9nonc\u00e9s esth\u00e9tiques? Une m\u00eame exigence de clarification conceptuelle caract\u00e9rise les travaux de Sibley que l\u2019on peut aborder par l\u2019aspect explicatif de la fracture de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique contemporaine. M\u00eame si l\u2019esth\u00e9tique analytique de cette p\u00e9riode est devenue \u00ab \u2026une pure c\u00e9l\u00e9bration de l\u2019impuissance du statu quo \u00bb (3), c\u2019est une part importante de la clarification de ce qui rend notre appr\u00e9ciation esth\u00e9tique confuse devant une oeuvre d\u2019art contemporain.<br>La deuxi\u00e8me tendance de l\u2019esth\u00e9tique analytique qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 partir des ann\u00e9es 60 est ce que l\u2019on appelle l\u2019ontologie de l\u2019art. Il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9flexion sur les \u00e9nonc\u00e9s esth\u00e9tiques s\u2019int\u00e9ressant \u00e0 la d\u00e9finition de l\u2019art. Le grand pr\u00e9sentateur de ce mouvement est Nelson Goodman, qui montre que la question \u00ab Qu\u2019est-ce que l\u2019art ? \u00bb n\u2019a aucun sens, et qu\u2019il faut la remplacer par cette autre question \u00ab Quand y a-t-il art ? \u00bb (4). Il s\u2019agit de l\u2019intention artistique qui est d\u00e9terminante. Selon Rainer Rochlitz, les th\u00e9ories comme celle de Nelson Goodman d\u00e9noncent toute notion de qualit\u00e9 de l\u2019art puisque leur d\u00e9finition de l\u2019art ne correspond pas \u00e0 son essence, mais \u00e0 un fonctionnement (5). La volont\u00e9 de faire oeuvre ne peut pas \u00eatre un crit\u00e8re d\u2019art, \u00ab \u2026pas plus que la volont\u00e9 de dire la v\u00e9rit\u00e9 ne garantit la fiabilit\u00e9 d\u2019une assertion \u00bb (6). Par cons\u00e9quent, Goodman remplace la rationalit\u00e9 esth\u00e9tique par une rationalit\u00e9 cognitive indiff\u00e9renci\u00e9e qui \u00e9chappe \u00e0 la dimension critique et appr\u00e9ciative de l\u2019art.<br>Alors que l\u2019art de Goodman est une affaire de symbole, l\u2019art de Joseph Kosuth se r\u00e9duit \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019art. Selon lui, l\u2019art n\u2019est que la d\u00e9finition de l\u2019art, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019art d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9. Kosuth est l\u2019un des repr\u00e9sentants du mouvement artistique de l\u2019art conceptuel dans lequel l\u2019oeuvre devient secondaire. Ce qui nous int\u00e9resse dans cette d\u00e9marche est la dimension d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9e d\u2019une oeuvre qui implique la valeur artistique du concept ou l\u2019id\u00e9e de l\u2019art. Si l\u2019objet d\u2019art devient alors la m\u00e9diation ou l\u2019outil de son concept, on peut entrer dans la dimension d\u2019exposition dans laquelle on juge, non pas l\u2019objet d\u2019art, mais sa description du concept, \u00e0 savoir le langage. Cette inversion conceptuelle suit non seulement la logique d\u2019exposition mais permet aussi de trouver la rationalit\u00e9 d\u2019appr\u00e9ciation des oeuvres contemporaines, notamment du ready-made. Pour justifier ou valider l\u2019usage des cat\u00e9gories esth\u00e9tiques, il est possible de d\u00e9gager beaucoup plus de crit\u00e8res dans le concept descriptif du ready-made que dans l\u2019objet visuel du ready-made. Or, il faut \u00e9videmment consid\u00e9rer le travail de G\u00e9rard Genette sur l\u2019\u00e9tat conceptuel, qui constate que \u00ab le geste conceptuel est par d\u00e9finition r\u00e9ductible \u00e0 son concept, mais ce n\u2019est pas \u00e0 lui de dire pourquoi, combien, ni comment \u00bb (7). La question qui se pose ici est de savoir si la r\u00e9duction conceptuelle peut \u00eatre une op\u00e9ration descriptive universelle que l\u2019on peut juger ou si c\u2019est une op\u00e9ration mentale que chacun devrait effectuer par lui-m\u00eame.<br>Une cause suppl\u00e9mentaire de d\u00e9sorientation dans l\u2019\u00e9valuation de l\u2019art contemporain r\u00e9side dans le manque d\u2019unit\u00e9 et d\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des oeuvres. Comment unifier l\u2019art qui provoque tr\u00e8s fr\u00e9quemment des impressions et des sentiments contrast\u00e9s : scandale, indiff\u00e9rence, irritation, curiosit\u00e9, \u00e9tonnement, etc.? Il convient donc de se tourner vers l\u2019esth\u00e9tique du pluralisme renvoyant \u00e0 la diversit\u00e9, la variabilit\u00e9 et la relativit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique. Ce nouveau paradigme est l\u2019enjeu de Michaud que je vais essayer d\u2019approfondir au sens de l\u2019\u00e9laboration des \u00e9chelles d\u2019appr\u00e9ciation. Michaud montre que l\u2019on peut penser la diversit\u00e9 de l\u2019art contemporain sans tomber dans un pur relativisme. Le jugement se d\u00e9veloppe, s\u2019amplifie, se complexifie et se norme au sein de jeux de langage particuliers et locaux (8). Or la valeur d\u2019une oeuvre d\u2019art est une valeur relative \u00e0 chaque groupe qui pose une autorit\u00e9 \u00e0 laquelle les autres spectateurs peuvent se conformer. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la valeur particuli\u00e8re est objectivement inscrite dans une oeuvre puisque les qualit\u00e9s propres de l\u2019oeuvre \u00ab\u2026se donnent \u00e0 l\u2019\u00eatre humain dans une exp\u00e9rience perceptive \u00e0 la fois universelle et directe\u00bb (9). La premi\u00e8re difficult\u00e9 qui se pose ici est la suivante : comment est-il possible de s\u2019orienter dans cette extr\u00eame diff\u00e9renciation des jeux de langage et des appr\u00e9ciations esth\u00e9tiques ? En d\u00e9pit de cette diversit\u00e9 des oeuvres, Michaud souligne qu\u2019on peut appliquer les crit\u00e8res universellement \u00e0 une immense vari\u00e9t\u00e9 d\u2019objets d\u2019art. Les hi\u00e9rarchies des valeurs pourraient ob\u00e9ir \u00e0 des canons diff\u00e9rents telles que la r\u00e9ussite technique, la motivation de l\u2019artiste ou l\u2019immersion esth\u00e9tique. Ma recherche de la rationalit\u00e9 esth\u00e9tique va donc s\u2019appuyer sur l\u2019id\u00e9e que l\u2019art contemporain se constitue d\u2019une pluralit\u00e9 de valeurs sp\u00e9cifiques, autonomes, que l\u2019on peut consciemment appr\u00e9cier \u00e0 partir du r\u00e9seau des \u00e9chelles d\u2019appr\u00e9ciation superpos\u00e9es.<br>La question des valeurs esth\u00e9tiques est bien d\u00e9velopp\u00e9e chez Rochlitz. Selon lui, la coh\u00e9rence, l\u2019enjeu et l\u2019originalit\u00e9 sont trois crit\u00e8res qui d\u00e9terminent la valeur d\u2019une oeuvre (10). La coh\u00e9rence constitue l\u2019unit\u00e9 d\u2019une vision, d\u2019une conception, d\u2019un style etc. L\u2019incoh\u00e9rence voulue est aussi un type de coh\u00e9rence d\u00e8s lors qu\u2019elle pr\u00e9sente une certaine logique par rapport \u00e0 l\u2019ensemble. M\u00eame si ce concept ne d\u00e9signe en effet aucun type particulier d\u2019unit\u00e9, tous les \u00e9l\u00e9ments ont un rapport avec ce qui se pr\u00e9sente comme oeuvre. Or on peut admettre qu\u2019il est consciemment difficile de distinguer l\u2019incoh\u00e9rence et la coh\u00e9rente incoh\u00e9rence. Si l\u2019incoh\u00e9rence voulue est s\u00e9lectionn\u00e9e en fonction de sa valeur expressive, il s\u2019ensuit que l\u2019incoh\u00e9rence aussi bien que la coh\u00e9rence peuvent correspondre au crit\u00e8re de m\u00e9rite d\u2019une oeuvre. Le deuxi\u00e8me param\u00e8tre pr\u00e9sent\u00e9 par Rochlitz est l\u2019enjeu ou la profondeur. Une oeuvre peut \u00eatre critiqu\u00e9e \u00ab \u2026parce que son enjeu est purement documentaire ou trop d\u00e9chirant pour encore donner lieu \u00e0 une pr\u00e9sentation artistique \u00bb (11). Cette affirmation d\u00e9savantage \u00e9videment l\u2019appr\u00e9ciation des oeuvres telles que celles du ready-made ou de l\u2019art minimaliste. On peut dire que le porte-bouteilles de Duchamp est partiellement rat\u00e9 \u00e0 cause de l\u2019absence de profondeur de l\u2019oeuvre, mais Rochlitz ne nous donne pas un choix de crit\u00e8res rassemblant les \u00e9chelles d\u2019appr\u00e9ciation locales. M\u00eame le troisi\u00e8me crit\u00e8re d\u2019originalit\u00e9 ne couvre pas les oeuvres dont la nouveaut\u00e9 se r\u00e9duit \u00e0 un geste minimal. Selon Rochlitz, une telle attitude subversive \u00ab \u2026se qualifie de quasi esth\u00e9tique, mais difficilement d\u2019oeuvre d\u2019art ou d\u2019art \u00bb (12).<br>Reste \u00e0 savoir s\u2019il faut d\u00e9finir le caract\u00e8re artistique des oeuvres pour les \u00e9valuer comme des oeuvres d\u2019art ou si l\u2019on peut s\u2019appuyer sur les crit\u00e8res qui vont d\u00e9terminer ce qui rel\u00e8ve de l\u2019art ou pas. Par exemple, le happening n\u2019a pas besoin d\u2019objet artistique, mais il peut poss\u00e9der certaines valeurs que l\u2019on peut appr\u00e9cier. Or la pr\u00e9sence de ses valeurs implique d\u00e9j\u00e0 un certain caract\u00e8re artistique puisqu\u2019on les attribue \u00e0 une oeuvre par rapport \u00e0 un artiste qui l\u2019a fait. Par cons\u00e9quent, s\u2019interroger sur l\u2019ontologie de l\u2019oeuvre a du sens d\u00e8s lors que cette d\u00e9marche assiste \u00e0 la rationalisation esth\u00e9tique et l\u2019\u00e9laboration des crit\u00e8res du jugement de go\u00fbt.<br>L\u2019argumentation d\u00e9velopp\u00e9e par Rainer Rochlitz entend pr\u00e9cis\u00e9ment r\u00e9soudre la question des crit\u00e8res d\u2019\u00e9valuation et d\u2019appr\u00e9ciation des oeuvres actuelles. Pourtant, en testant la validit\u00e9 de ces crit\u00e8res, on peut suspecter non seulement la majorit\u00e9 des oeuvres contemporaines, mais aussi les oeuvres classiques, d\u00e9pourvues de toutes ces caract\u00e9ristiques. Marc Jimenez souligne que ces crit\u00e8res d\u2019\u00e9valuation ne sont pas applicables aux pratiques actuelles remettant en cause toutes les normes habituelles de l\u00e9gitimation (13). Ainsi, l\u2019\u00e9laboration des crit\u00e8res esth\u00e9tiques n\u00e9cessite une approche \u00e0 plus grande \u00e9chelle dans l\u2019espoir d\u2019unifier des exp\u00e9riences esth\u00e9tiques de chaque jeu de langage. Il faut en premier lieu d\u00e9terminer les champs d\u2019\u00e9valuation qui nous permettront de classer les \u00e9chelles d\u2019appr\u00e9ciation. L\u2019\u00e9valuation des oeuvres implique le discernement et l\u2019analyse des propri\u00e9t\u00e9s des objets d\u2019art. D\u2019une part, ceux-ci peuvent \u00eatre des propri\u00e9t\u00e9s physiques relevant de la dimension mat\u00e9rielle et repr\u00e9sentationnelle de l\u2019objet d\u2019art. D\u2019autre part, ceux-ci peuvent \u00eatre des qualit\u00e9s non-physiques correspondant au processus de cr\u00e9ation artistique, au concept de l\u2019objet d\u2019art ou aux effets des productions artistiques sur le r\u00e9cepteur humain. Dans le chapitre final de mon travail, je vais exposer plusieurs crit\u00e8res d\u2019\u00e9valuation pour montrer les perspectives de la recherche dans le champ de la rationalisation esth\u00e9tique. Parmi les crit\u00e8res non-physiques et physiques, je vais m\u2019interroger sur l\u2019appr\u00e9ciation du concept d\u2019une oeuvre, l\u2019appr\u00e9ciation de l\u2019immersion et l\u2019\u00e9valuation d\u2019une oeuvre \u00e0 partir du caract\u00e8re accidentel de la cr\u00e9ation.<br>La tentation de trouver la rationalit\u00e9 dans l\u2019application des cat\u00e9gories esth\u00e9tiques de l\u2019art conceptuel m\u00e8ne \u00e0 s\u2019int\u00e9resser au jugement de l\u2019id\u00e9e d\u2019une oeuvre d\u2019art. En regardant de banales installations, nous sommes dans une relation o\u00f9 l\u2019important n\u2019est pas l\u2019objet, mais le geste de l\u2019artiste, sa motivation \u00e0 exposer un objet, sa contemplation sur les choses de la vie quotidienne. Le probl\u00e8me est que les artistes du pop art ou de l\u2019art conceptuel pr\u00e9tendent qu\u2019une oeuvre d\u2019exposition poss\u00e8de certaines propri\u00e9t\u00e9s esth\u00e9tiques alors que de tels artistes ont abandonn\u00e9 la recherche de l\u2019essence, de la beaut\u00e9 dans leurs cr\u00e9ations artistiques. L\u2019installation Tree de Paul McCarthy, marqu\u00e9e par l\u2019agression sur l\u2019artiste, montre cette rupture de l\u2019attente du spectateur face \u00e0 un geste artistique. D\u2019une part, McCarthy per\u00e7oit son \u00ab arbre \u00bb comme une oeuvre poss\u00e9dant plusieurs r\u00e9f\u00e9rences, mais dont aucune ne la repr\u00e9sente vraiment. Il admet que les spectateurs puissent \u00eatre offens\u00e9s s\u2019ils se r\u00e9f\u00e9rent au plug, mais pour lui, on est l\u00e0 plus proche d\u2019une abstraction (14). D\u2019autre part, McCarthy appelle le public \u00e0 appr\u00e9cier son oeuvre abstraite \u00e0 partir du crit\u00e8re de la beaut\u00e9 de sa forme, de sa couleur particuli\u00e8re. On ne peut sans incoh\u00e9rence \u00e0 la fois exposer une oeuvre pour ses propri\u00e9t\u00e9s d\u2019objet et se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ce qui n\u2019est pour rien dans l\u2019existence de ces propri\u00e9t\u00e9s.<br>Une autre dimension d\u2019\u00e9valuation qui nous permettrait de d\u00e9chiffrer l\u2019art du \u00ab n\u2019importe quoi \u00bb en termes de valeurs est la transgression des r\u00e8gles artistiques. M\u00eame si l\u2019art visuel est devenu relativement pasteuris\u00e9 et encadr\u00e9, il est toujours possible de trouver de l\u2019audace dans la r\u00e9flexion de l\u2019artiste sur l\u2019art \u00e9voluant vers d\u2019autres formes. Une oeuvre qui provoque un d\u00e9bat poss\u00e8de une valeur si elle \u00e9tablit de nouvelles normes de cr\u00e9ation artistique au sein de la nouvelle \u00e9chelle d\u2019appr\u00e9ciation. Dans ce contexte, l\u2019audace, au sens du pouvoir de provoquer, doit \u00eatre transform\u00e9e en une nouvelle forme de transgression f\u00e9conde. De nos jours, l\u2019audace pour l\u2019audace, qui est \u00e9rig\u00e9e en principe de cr\u00e9ation artistique contemporaine, doit \u00eatre d\u00e9valu\u00e9e. Cela ne sert qu\u2019au march\u00e9 de l\u2019art, afin de promouvoir un artiste par l\u2019intention de choquer le spectateur. Telle est la diff\u00e9rence entre l\u2019urinoir de Duchamp qui vise \u00e0 d\u00e9courager conceptuellement le plaisir esth\u00e9tique et l\u2019arbre de McCarthy qui tente de susciter artificiellement une pol\u00e9mique.<br>Une autre valeur \u00e0 partir de laquelle on peut r\u00e9\u00e9valuer les normes du go\u00fbt est le travail de l\u2019artiste avec le hasard. Il n\u2019y a pas d\u2019agencement n\u00e9cessaire dans l\u2019utilisation m\u00e9thodique du hasard dans l\u2019art. L\u2019artiste prend un risque avec un jeu de manipulation qui est admirable dans le surgissement d\u2019une forme impr\u00e9visible et sensationnelle. Pour restituer la probl\u00e9matique de cette notion, il faut insister sur les questions suivantes : en quoi consiste une valeur esth\u00e9tique de l\u2019al\u00e9atoire dans l\u2019art et quel degr\u00e9 du hasard doit \u00eatre le plus appr\u00e9ci\u00e9 dans la pratique artistique? Pour cela, le propos s\u2019articulera autour de l\u2019analyse des oeuvres de Francis Bacon et de Marcel Duchamp. La m\u00e9thode artistique de Bacon est un exemple du hasard manipul\u00e9, \u00e0 savoir le hasard int\u00e9gr\u00e9 au processus cr\u00e9ateur de la peinture. Tandis que le hasard de Bacon extrait un choix pictural, le hasard de Marcel Duchamp rejoint l\u2019infini des possibles. La m\u00e9thode de Duchamp ne fait pas partie de l\u2019acte de peindre de Bacon, puisque Duchamp fixe la probabilit\u00e9, alors que Bacon la transforme.<br>On peut objecter au concept de rationalit\u00e9 esth\u00e9tique que les oeuvres d\u2019art contemporaines souvent incomprises, provocatrices et confuses, rel\u00e8vent de la sensibilit\u00e9, de facult\u00e9s irrationnelles. Pourtant, il ne s\u2019agit pas de rationaliser la production artistique pour inventer la formule magique d\u2019une oeuvre r\u00e9ussie, mais il s\u2019agit du degr\u00e9 de r\u00e9ussite, de l\u2019importance que l\u2019on accorde \u00e0 l\u2019oeuvre. Le concept de rationalit\u00e9 esth\u00e9tique peut bien relever les dimensions non esth\u00e9tiques sur lesquelles on peut fonder notre jugement de go\u00fbt.<br>Une autre difficult\u00e9 r\u00e9side dans le classement des oeuvres contemporaines qui appartiennent \u00e0 des jeux de langage diff\u00e9rents, mais qui sont appr\u00e9ci\u00e9es sous la m\u00eame \u00e9chelle d\u2019appr\u00e9ciation. Si, par exemple, le caract\u00e8re immersif d\u2019une oeuvre est consid\u00e9r\u00e9 comme un crit\u00e8re du jugement de go\u00fbt, comment peut-on classer l\u2019installation Ganzeld de James Turell ou une oeuvre conceptuelle de Christian Boltanski \u00e0 partir de ce crit\u00e8re? L\u2019une des solutions peut \u00eatre bas\u00e9e sur l\u2019union des exp\u00e9riences esth\u00e9tiques \u00e0 partir de valeurs diff\u00e9rentes qu\u2019on accorde \u00e0 une oeuvre. Dans ce cas, l\u2019immersion est consid\u00e9r\u00e9e comme l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments que l\u2019on doit appr\u00e9cier au sein du complexe de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique. On peut constater que Ganzeld de James Turell est plus immersif que Documenta de Boltanski, mais il faut prendre en compte d\u2019autres crit\u00e8res pour finalement justifier notre pr\u00e9f\u00e9rence de l\u2019une ou l\u2019autre oeuvre.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"569\" height=\"426\" src=\"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/image-2.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-256\" srcset=\"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/image-2.png 569w, https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/image-2-300x225.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 569px) 100vw, 569px\" \/><figcaption>James Turrell, Ganzfeld, 2005, Paris.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/image-3.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-257\" width=\"571\" height=\"380\" srcset=\"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/image-3.png 700w, https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2020\/07\/image-3-300x200.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 571px) 100vw, 571px\" \/><figcaption>Christian Boltanski, Monumenta, 2010, Paris.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour r\u00e9sumer ma d\u00e9marche, la question principale que je vais aborder est : sur quels crit\u00e8res peut-on juger les oeuvres d\u2019art contemporain devant lesquelles le grand public est souvent perplexe et d\u00e9sorient\u00e9? Je vais r\u00e9examiner la pens\u00e9e kantienne et humienne sur le jugement de go\u00fbt pour tracer la divergence entre l\u2019appr\u00e9ciation des beaux-arts et de l\u2019art contemporain. En outre, ma recherche va porter sur l\u2019esth\u00e9tique analytique de Sibley pour saisir les dimensions non-esth\u00e9tiques sur lesquelles on peut porter notre jugement esth\u00e9tique. Pour \u00e9tablir le mod\u00e8le d\u2019une rationalisation esth\u00e9tique, je vais reconstruire la notion des crit\u00e8res esth\u00e9tiques de Michaud, en d\u00e9veloppant des valeurs autonomes dans la diversit\u00e9 des oeuvres. Portant sur les oeuvres de Francis Bacon, de Marcel Duchamp et d\u2019Antony Gormley, je vais exercer le discours argumentatif sur le discernement d\u2019une qualit\u00e9 \u00e9valuative des oeuvres d\u2019art contemporain. Mon id\u00e9e de la rationalisation esth\u00e9tique doit, ainsi, proc\u00e9der \u00e0 une transition de la question \u00ab Comment juge-t-on l\u2019art? \u00bb \u00e0 la question \u00ab Quels sont les crit\u00e8res dont nous disposons pour juger l\u2019art? \u00bb. \u00c0 cet \u00e9gard, je ne pr\u00e9tends pas \u00e9laborer la liste exhaustive de ces crit\u00e8res, mais plut\u00f4t monter un sch\u00e9ma d\u2019\u00e9laboration qui permettra d\u2019ouvrir de nouvelles perspectives dans l\u2019\u00e9valuation des oeuvres contemporaines.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences:<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(1) Paul McCarthy, Tree, 2014, Paris, voir http:\/\/www.lemonde.fr\/culture\/video\/2014\/10\/24\/plug-anal-chocolate-factory-mccarthy-explique-son-travail_4511703_3246.html.<br>(2) Rayner ROCHLITZ, Subversion et subvention, op. cit., 61.<br>(3) Marc JIMENEZ, La Querelle de l\u2019art contemporain, op. cit., p. 226.<br>(4) Nelson GOODMAN, \u201cQuand y a t\u2019il art?\u201d<br>(5) Rainer ROCHLITZ, Subversion et subvention, op. cit., p. 60.<br>(6) Ibid. p.92.<br>(7) G\u00e9rard GENETTE, L\u2019oeuvre de l\u2019art, op. cit., p. 238.<br>(8) Yves MICHAUD, Crit\u00e8res esth\u00e9tique et jugement de go\u00fbt, op. cit., p. 73.<br>(9) Ibid. p.18.<br>(10) Rainer ROCHLITZ, Subversion et subvention, op. cit., p. 164-172.<br>(11) Rainer ROCHLITZ, Subversion et subvention, op. cit., p. 167.<br>(12) Ibid. p.171.<br>(13) Marc JIMENEZ, La Querelle de l\u2019art contemporain, op. cit., p. 252.<br>(14) Voir l\u2019entrevue avec Paul McCarthy sur http:\/\/www.lemonde.fr\/culture\/video\/2014\/10\/24\/plug-anal-chocolate-factory-mccarthy-explique-son-travail_4511703_3246.html.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La disparition de toute id\u00e9e normative de l\u2019art depuis l\u2019\u00e8re de l\u2019art conceptuel a ouvert des possibilit\u00e9s illimit\u00e9es et une libert\u00e9 totale de l\u2019art contemporain. Tout le probl\u00e8me est de savoir en vertu de quoi juger une oeuvre sous la d\u00e9nonciation de toute notion de qualit\u00e9. Comment appr\u00e9cier l\u2019art du \u00ab n\u2019importe quoi \u00bb? La [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[18,33,17,19],"tags":[],"class_list":["post-254","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-esthetique","category-les-criteres-du-jugement-de-gout-de-lart-contemporain","category-philosophie-du-21e-siecle","category-philosophie-francaise"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/254","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=254"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/254\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":339,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/254\/revisions\/339"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=254"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=254"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/postulat.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=254"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}